Poésie du monde (4) : États-Unis

Poésie du monde : Gérard Noiret part en voyage sur les traces de poètes du monde, du Mexique à la Russie en passant par la Serbie, l’Allemagne et l’Espagne. 4e épisode aux États-Unis, avec Marci Vogel, dont nous publions également des inédits. Marci Vogel s’entretient ici avec Alain Borer à propos de son livre At the border of Wilshire & de Personne (Howling Bird Press, 2015).


Marci Vogel, At the Border of Wilshire & Nobody. Howling Bird Press, 2015, 100 p., 13 $


Qu’est-ce qui vous a inspiré ce titre, At the Border of Wilshire & Nobody ? [À l’angle Wilshire & de Personne, 2015. Wilshire, le plus long boulevard de Los Angeles, conduit de la mer au désert. On se repère à Los Angeles en indiquant les noms de deux boulevards qui se croisent. NdT]. Et pourquoi « Personne » ?

Le titre du livre reprend le titre du premier des trois premiers poèmes qui commencent par « lignes composées à… » Chaque poème constitue un secteur du livre comme une sorte de dispositif de localisation. Et chacun, en fait, traite d’un endroit différent de la ville, que son titre indique. Beaucoup d’écrivains et de poètes aiment écrire dans des lieux publics — cafés, gares, brasseries… C’est pour moi une activité intime au contraire et je redoute de m’exposer aux regards. En l’occurrence, j’ai écris ces poèmes pendant que j’attendais un proche qui se faisait opérer. L’hôpital est situé au coin de l’ancienne librairie, sur Wilshire Boulevard, trop loin pour que j’aie le temps de rentrer chez moi, aussi ai-je dû chercher un endroit aussi tranquille que possible. Telle est sans doute la part de Personne — un rapport à l’anonymat, en même temps qu’une ouverture à l’inconnu. Emily Dickinson aimait beaucoup ce sens de Personne. Son poème 260 est l’un de mes préférés : « Je ne suis Personne ! Qui es-tu ? ». Du reste, je ne laisse pas d’être fascinée par la façon dont la poésie transfigure, sinon même transmute les événements vécus par l’Imaginaire et le Langage.

Qui sont vos auteurs de prédilection et lesquels vous ont inspirée dans l’écriture de At the Border of Wilshire & Nobody?

La liste est infinie des poètes que je fréquente, par la lecture, et du reste quoi que nous puissions lire peut, à n’importe quel moment, survenir dans la conscience ou sur la page… Je crois me souvenir que parmi les auteurs que je lisais pendant l’écriture de ce livre figurent des recueils d’Anne Carson, Mary Ruefle, ou encore Lucille Clifton ; les poèmes et les essais de Jane Hirshfield, ses traductions (avec Mariko Aratani) d’Onono Komachi et Izumi Shikibu étaient aussi sur ma table, de même que celle, avec Robert Bly, de Mirabai ; et encore Tranströmer traduit par ce dernier, de même Lorca, Neruda, Vallejo à travers son classique Leaping Poetry. La pensée de tant de poètes dans tant de langues différentes et à travers les siècles constitue pour tout poète une inspiration analogue et principale; écrivant nos lignes, chacun fait bien davantage, il prend part à un lignage.

Vous développez des thèmes de la route, du voyage, des images vives de nature. Où avez-vous écrit ces textes, pour la plupart ? En quoi un lieu informe-t-il le contenu de votre poésie ?

La plupart de ces poèmes ont été écrits en marchant ou en conduisant — sans doute est-ce plus facile (et plus prudent) en voiture quand on est passager — et un certain nombre aussi dans les aéroports, qui sont des lieux privilégiés d’écriture, alors que vous êtes à la merci d’un horaire impérieux et qu’il y a tant de choses à surveiller ! Je suis en réalité très casanière mais quand je voyage, je vais loin. Un des clichés voudrait que les gens ne marchent pas beaucoup dans la Cité des Anges, mais je ne fais que cela depuis que je suis petite, j’ai toujours aimé faire à pied le tour du voisinage. Un des avantages de vivre ici est que personne ne vous regarde bizarrement si vous vous arrêtez au milieu du trottoir pour prendre des notes. Tout le monde s’en fiche. Excepté peut-être mon chien ; « Chado » s’impatiente si nous nous arrêtons trop longtemps. Dans le fond comme dans la forme, aussi, je dirais que les poèmes sont en connexion profonde avec leur lieu, certains d’entre eux très précisément, comme les escaliers du Baldwin Hills Scenic Overlook [la table d’orientation qui se trouve au sommet de la colline Baldwin, à Culver City] dont la photographie apparaît en couverture de ce livre. Si jamais vous vous trouvez immobilisé sur l’échangeur Marilyn Jorgenson Reece, au Carrefour de la 10-Ouest et la 405-Nord, et si vous regardez à votre droite, vous verrez l’ange dans la montagne évoqué dans mon poème « Panorama Highway ». Je ne sais pas grand chose de La porte dans la montagne de Jean Valentine [anthologie 1965-2003, parue en 2011, de cette poète de New York, NdT], mais j’aime ce recueil et l’on ne m’en voudra pas de lui rendre hommage, plutôt que de seulement décrire un paysage depuis un poste d’observation particulier.

Vous jouez des espaces et des dispositions dans la page de façon originale. Pouvez-vous nous dire quels sont vos buts dans cette recherche ?

Ce qui est passionnant (et libérateur) avec la poésie, c’est la façon dont elle procède de la langue et l’excède en même temps ; plus précisément, la façon dont la poésie excède la langue par l’espace. Les emplacements d’un mot par rapport à un autre, leurs espacements, leurs relations à l’espace blanc interférent sur les significations et les sonorités. Cela peut être vrai même en prose, où l’espace peut agir sur l’interprétation. Mark Twain distinguait les vers lumineux et les vers… luisants ! Le blanc de l’espace est ce qui permet de manifester des significations très différentes. Après Twain et la mise en valeur du mot juste vient aussi l’idée de Coleridge et la recherche « des meilleurs mots dans le meilleur ordre. » Stephen Dobyns, dont j’admire le travail, dans un important livre d’essais qui porte ce titre [Stephen Dobyns, poète et essayiste, né en 1941, Best Words, Best Order, 1996.] articule cette traction, cette poussée de langue : l’artiste a une étoile en tête et la langue est le griffonnage qui essaye de donner vie à cette étoile.

La langue demeure une approximation, mais le poète tente de créer un événement que le lecteur réussit à éprouver. Bien sûr, les poèmes ne retransmettent pas toujours un événement en soi (ou peut-être les miens n’y parviennent-ils pas), mais c’est certainement ce que je cherche : créer une expérience – émotion – sensation, à partager avec le lecteur. À cet égard, forme verbale et fonction spatiale participent tout autant d’un langage du corps : ils fournissent des indices et des signaux qui ne sont pas explicitement articulés, mais sans lesquels rien n’aurait lieu de cette événement.

Ces aspects inexprimés font aussi beaucoup pour aider les mots à se présenter ; j’ai souvent un sentiment de la forme d’un poème avant même d’en noter la première lettre. Dans Rétrospective des Oiseaux, par exemple, c’est le langage du corps perçu dans des affiches de musée qui m’a aidé à articuler une parole (ou, dans ce cas, l’écrit) la langue.

Le but est au fond de créer pour le lecteur une expérience analogue à celle qui déclenche à l’origine la composition du poème : sa mise à feu. Tout griffonnage particulier donne vraiment vie à son étoile. Comme dit Dobyns : « un poème ouvre une fenêtre entre des êtres humains qui, sans cela, vivraient dans des pièces obscures. » La poésie est aussi cette sorte de lumière. Ou peut- être de vers luisant !

Propos recueillis par Alain Borer

Dossier coordonné par Gérard Noiret


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