Un spectacle inoubliable de Krystian Lupa

Pour sa quarante-cinquième édition, le Festival d’Automne à Paris se clôt sur un événement exceptionnel, un « Portrait » consacré à Krystian Lupa, avec trois mises en scène de l’artiste polonais, à partir de textes de Thomas Bernhard : un roman, Des arbres à abattre à l’Odéon, deux pièces, Place des Héros à la Colline, Déjeuner chez Wittgenstein dans la salle des Abbesses du Théâtre de la Ville.


Trois mises en scène de Krystian Lupa d’après Thomas Bernhard, Festival d’Automne, à Paris.


Il est des spectacles inoubliables, comparables aux souvenirs les plus marquants d’une existence. La mise en scène de Place des Héros par Krystian Lupa fait partie de ceux-là. Certes le contexte politique actuel donne une résonance toute particulière à la dernière pièce écrite par Thomas Bernhard, pour le cinquantième anniversaire de l’Anschluss, représentée trois mois avant sa mort en février 1989, malgré les tentatives du Chancelier Kurt Waldheim pour l’interdire. Il devait être encore plus prégnant lors des représentations en Pologne, après l’arrivée au pouvoir du parti ultra conservateur, le PIS. Mais le spectacle a été créé en mars 2015 à Vilnius, à l’invitation du Théâtre national de Lituanie. Il donne la mesure du partage de Krystian Lupa avec les acteurs, malgré l’obstacle de la langue.

Sur le point de retourner à Oxford et de fuir définitivement Vienne, le professeur juif Josef Schuster s’est défenestré. La pièce s’articule en trois temps : attente par la gouvernante, Madame Zittel, et la jeune bonne, Herta, du retour de l’enterrement ; attente, à la sortie du cimetière, pour le frère du professeur, Robert, et ses deux filles, Anna et Olga ; attente de l’arrivée de la veuve et du fils, suivie du dîner. La représentation est scandée par deux entractes, le temps de modifier la scénographie conçue et éclairée par Krystian Lupa lui-même. Comment dire le temps suspendu au premier acte, magnifié par l’extrême lenteur des rares échanges, destiné à être pleinement vécu par le spectateur, face au vaste espace de la buanderie et aux caisses prêtes pour le déménagement à Oxford ?

Kristyan Lupa

Place des Héros © D. Matjvejevas

Témoin du suicide, Herta ne parvient pas à se détacher de la haute fenêtre, de la vue sur la Place des Héros, jusqu’à ce qu’elle reçoive l’ordre de cirer soigneusement les très nombreuses chaussures du défunt. Madame Zittel soliloque le plus souvent, tout en se livrant à l’art du repassage enseigné par le maître de maison, en tentant de retrouver le corps disparu par un contact quasi érotique avec les chemises. Annie Girardot, à la création française de la pièce, en 1991 par Jorge Lavelli à la Colline, Christine Fersen, à l’entrée au répertoire de la Comédie-Française, en 2004 dans la mise en scène d’Arthur Nauziciel, avaient déjà fait de cette activité domestique un morceau de bravoure. Mais Eglé Gabrénaité suscite une espèce de fascination, fait partager, souvent dans le silence, parfois avec d’infimes gestes, l’intensité du moment vécu par celle dont une des filles, Anna, dira : « À vrai dire notre père n’a jamais été /marié qu’avec la Zittel ».

Une autre actrice, Doloresa Zazragyté, porte à un degré comparable d’incarnation le personnage de la veuve, lorsqu’elle fait son entrée dans « la salle à manger démeublée », prend place à table, comme absente à elle-même. Elle évoque une de ces figures créées par Kantor, une référence pour Lupa, quand, au milieu des sept autres convives tranquillement occupés à manger leur soupe, elle semble seule à entendre la rumeur, puis les clameurs venues de l’extérieur. Comme les années précédentes, rythmées par les séjours en psychiatrie à Steinhof, elle revit l’accueil enthousiaste de Hitler sur la Place des Héros en 1938, jusqu’à ce que, cette fois, les vitres éclatent et préfigurent une autre Nuit de Cristal.

Entre temps, avant le retour à la maison, les deux sœurs, « horribles filles à diplômes » pour le professeur, et leur oncle auront fait une pause dans la tristesse du Volksgarten. Seuls des corbeaux croassent ; les silhouettes de passants se déplacent lentement sur les vidéos projetées au lointain, transpositions en images, en d’autres lieux, des didascalies : « On voit le Burgtheater dans la brume ». Le trio aura, avec un grand calme, amorcé la diatribe de Thomas Bernhard (poursuivie au troisième acte) contre la résurgence du nazisme et de l’antisémitisme. Alors il s’adresse non plus à « six millions et demi » d’Autrichiens, mais aux « soixante cinq millions » de Français, représentés, dans la salle à nouveau éclairée, par le public du Théâtre national. Le spectacle a remporté un triomphe en clôture du Festival d’Avignon 2016. Il a connu un même accueil à la Colline, qui ne tenait pas seulement à l’évidence d’un chef-d’œuvre théâtral. Il sera repris au TNP de Lyon Villeurbanne, du 6 au 13 avril 2017, dans une période encore plus cruciale.

« Je n’écris que pour des acteurs (…) des acteurs très précis », disait Thomas Bernhard dans ses Entretiens avec Krista Fleischmann (L’Arche, 1993). Ainsi il a appelé Ritter, Dene, Voss, du nom d’Isle Ritter, Kusten Dene, Gert Voss, créateurs des rôles, la pièce intitulée en français Déjeuner chez Wittgenstein. Les personnages portent le patronyme de Worringer, mais ils ont été en partie inspirés par la famille du philosophe. « Mes pensées se sont essentiellement concentrées sur mon ami Paul et sur son oncle Ludwig Wittgenstein. » Ils semblent aussi, pour Krystian Lupa, indissociables de leurs interprètes, les mêmes depuis la création du spectacle en 1996 : Agnieska Mandat (Dene, sœur aînée), Malgorzata Hajewska-Krzyztofik (Ritter, sœur cadette), Piotr Skiba (Voss). Ce dernier est inséparable du parcours de l’artiste : acteur, mais aussi assistant scénographe pour ce spectacle, créateur des costumes pour Place des Héros.

Kristyan Lupa

Déjeuner chez Wittgenstein © M. Gardulski

Un repas réunit la fratrie pour célébrer le retour du frère dans la riche demeure familiale. Le philosophe est sorti de l’hôpital psychiatrique de Steinhof, à l’initiative de la sœur aînée, contre l’avis de la cadette. La pièce s’organise en trois temps : avant, pendant, après le déjeuner. Le spectacle est rythmé par deux entractes, sans nécessité scénographique. Le huis clos se déroule dans le même cadre d’une salle à manger encombrée de meubles et de tableaux, marqué par le passage du temps et l’utilisation de matériaux usagés. Mais Krystian Lupa souhaite manifestement que le public prenne tout son temps pour partager l’affrontement de ces héritiers, qu’il éprouve la même jubilation que lui, assis sur une galerie au Théâtre des Abbesses, provoquée à la fois par le texte de Thomas Bernhard et le magnifique unisson de ses interprètes. A l’exception de quelques coupures, du remplacement des profiteroles par des beignets, dessert typique polonais, il a respecté toutes les didascalies aussi bien que les dialogues, leur musicalité et leur ressassement obsessionnel.

Le spectacle présenté à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, Des arbres à abattre, témoigne de cette liberté dans les adaptations. Le texte initial est constitué par l’immense monologue, en une seule traite, d’un écrivain qui assiste chez le couple Auersberger à un « dîner artistique » en l’honneur d’un fameux comédien du Burgtheater, après sa performance dans Le Canard sauvage d’Ibsen. Mais les obsèques, le jour même, de l’amie commune, Joana, qui s’est pendue, oubliée de tous, dans son village natal, fait aussi de cette réunion un repas après un enterrement, comme celui du professeur suicidé dans Place des Héros. Ces mêmes circonstances permettent d’autant mieux de mesurer l’écart de traitement d’une pièce à l’autre que le passage à table, le même alignement des convives face au public, est précédé dans les deux cas d’une très longue attente. La différence tient à la représentation, dans Des arbres à abattre, d’épisodes seulement évoqués par le monologue.

Kristyan Lupa

Des arbres à abattre © Natalia Kabanow

Avant même le début du spectacle est projeté, sur écran, un enregistrement vidéo de Joana Thul (Marta Zieba), à propos de sa pratique artistique. Le même écran va servir ensuite à montrer la rencontre fortuite, après des décennies d’éloignement, du couple Auersberger et de celui qui est présenté explicitement dans la distribution comme Thomas Bernhard (Piotr Skiba). Puis se succèdent les vidéos du cortège funèbre à la campagne, du déjeuner avec goulache dans l’auberge du village. Surtout le passé commun, remémoré, de Joana et du narrateur redonne vie à la défunte, lors de séquences dans sa chambre, aménagée derrière l’espace principal et amenée au premier plan par une tournette. Parfois certaines ne correspondent qu’à une brève allusion dans le texte, par exemple à la « princesse nue ».

« Pensai-je assis dans le fauteuil à oreilles » : tel est le leitmotiv qui, dans le roman, scande le fascinant monologue du narrateur, à l’écart dans l’antichambre jusqu’au début du dîner. Dans le spectacle, le grand Piotr Skiba est bien assis, en observateur, dans un fauteuil à oreilles à l’avant-scène, en dehors de la cage de verre qui enferme les autres personnages. Mais malgré le remarquable travail de surtitrage par Agnieszka Zgieb, l’utilisation des micros HF, il ne peut faire entendre que partiellement le texte, avec lequel interfèrent les conversations des invités, perceptibles le plus souvent par les seuls Polonais. Le spectacle dure quatre heures quarante, avec un entracte ; il n’en finit plus d’en finir, au son du « Boléro » de Ravel, l’air préféré de Joana. Sa performance, celle d’un très grand metteur en scène, consiste aussi à faire ressentir par le public l’épuisement des personnages à la fin d’une très longue et éprouvante journée.

A la fin des représentations, les interprètes revenaient sur le plateau, la bouche fermée par un sparadrap noir, la parole portée par un texte lu en français. Ils reprenaient ainsi le geste de manifestants, ceux régulièrement rassemblés devant le Polski de Wroclaw par exemple, menacé en tant que théâtre d’art par l’arrivée cet été d’un nouveau directeur, étranger à cette ambition. Malgré le soutien du public lors de ses spectacles, Krystian Lupa y a interrompu les répétitions déjà bien avancées de sa prochaine création, Le Procès de Kafka. Il espère la présenter dans une autre salle à Wroclaw et lors du second volet de son « Portrait » au prochain Festival d’Automne. Mais la situation s’est encore dégradée depuis le 15 décembre, où a été annoncé le licenciement de onze collaborateurs, dont trois interprètes, au retour de leur triomphe à l’Odéon.

« En Pologne la culture voilà l’ennemi pour le pouvoir », vient de déclarer Kristian Lupa. Déjà en octobre 2025, lors d’une performance théâtrale qu’il avait créée à Cracovie, Spirula, il avait nettement pris position dans un monologue vidéo à propos du « fascisme, religion des médiocres ». Il s’identifiait à son écrivain de prédilection : « Je ne me sens pas polonais, comme Thomas Bernhard à la fin de sa vie souffrait d’un irrésistible besoin de fuir le lieu où il était obligé d’être autrichien. » Le texte intégral est publié en annexe dans le livre Utopia. Lettre aux acteurs (Actes Sud, 2016), édité et préfacé par Georges Banu. Précédé d’un entretien très éclairant, traduit comme l’ensemble par Eric Veaux, l’ouvrage est composé de fragments d’un journal tenu depuis 1987. Krystian Lupa a choisi lui-même les extraits et les a regroupés, pour le public français, non par ordre chronologique, mais autour de concepts-clefs : monologue intérieur, corps-rêve, paysage, installations… Ceux-ci prennent une acception propre à sa recherche, qui rend la lecture parfois difficile. Ils peuvent apparaître plus accessibles grâce aux dialogues avec Jean-Pierre Thibaudat et Béatrice Picon-Vallin (Krystian Lupa, Actes Sud-Papiers/CNSAD, 2004).

Monique Le Roux

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