Trans-figurations

Gérard Genette Postscript Seuil« Depuis quelques années, – note Gérard Genette – l’article chargé de recenser dans la presse un ouvrage qui vient de paraître ne s’appelle plus compte-rendu critique, ni même simplement article, ce qui élimine à la fois l’idée de rendre compte et la fonction, jadis célébrée par Albert Thibaudet, de critique journalistique, frappée entre-temps par le discrédit qui s’est peu à peu attaché à une pratique (la critique en général) jugée trop intellectuelle, trop élitiste, et donc trop peu grand public. On ne dit plus à un auteur qu’il y a un compte-rendu dans tel journal, mais que son livre y a été chroniqué»


Gérard Genette, Postscript. Seuil, « Fiction & Cie », 280 p., 20 €.


Postcript de Gérard Genette, dans la suite décennale de sa veine bardadresque [1], place ainsi, à la page 105, son lecteur dans une situation inconfortable. Sous l’ombre, certes bienveillante d’Albert Thibaudet, il cherche sa position : critique ? chroniqueur ? lecteur-rapporteur ? Rédigeons notre copie en attente d’une affectation dans un genre que Genette ne tardera pas à préciser…

Gérard Genette décrit sa démarche comme la trajectoire tendue, mais fragmentaire, du ricochet : un sujet étant abordé, l’élan est donné pour que des fragments se succèdent dans la discontinuité du texte mais selon une orientation déterminée. On retrouve ici (mais est-ce fortuit ?) un dispositif hier reconnu où « l’auteur fait appel à une complicité à la fois plus restreinte et plus choisie. Ce sont bien ici, sans nul doute, des ricochets de conversation (….) Il y a connivence, et il y a d’avance complicité. » Gérard Genette retrouve ce que Julien Gracq analysait dans la posture de Barbey d’Aurevilly (« Ricochets de conversation », Préférences, 1961).

Postscript fonctionne en effet, et à merveille, sur la connivence et la complicité que le texte fragmentaire suscite et entretient chez les lecteurs, particulièrement ceux qui ont connu et vécu une histoire politique et intellectuelle voisine de celle de l’auteur. « Rappelle-toi, lecteur », les débats des années 60 et 70 en politique, en critique littéraire (la Sorbonne versus Barthes) : de multiples fragments de Postscript sont comme des post-it, affectueux ou ironiques, qui invitent à faire retour sur des moments que l’on a pensés décisifs.

On pourrait écrire, en rattachant ces textes au grand-œuvre théorique de Genette, qu’il s’agit de trans-figurations . Postscript poursuit un régime d’écriture (et aussi de lecture) détendu, vagabond, à sauts et gambades. Il associe de courts essais d’application de la théorie littéraire sur le genre et le style, plaisants et éclairants (sur La Vie de Rancé par exemple), des intermèdes musicaux, classiques ou jazziques, et des observations pleines d’humour sur les « innovations » contemporaines du français. Il est rapporté qu’un académicien féru de numérique et cherchant une information sollicite le net et l’aide de « Gogol »…

Gérard Genette Postscript Seuil

Gérard Genette © Jean-Luc Bertini

Gérard Genette ne se reconnaît pas vraiment de maître, et, regardant sa trajectoire dans le rétroviseur académique, il remarque qu’il a été un « normalien autodidacte », ainsi le caïman serait un occis mort ! Mais les fragments s’assemblent et ils forment, avec collègues (Barthes, Todorov, Cixoux , Derrida), sigles (EHESS, CRAL, CETSAS), revues (Poétique, Tel Quel , Communications) et lieux ( le Quartier latin – sans la Sorbonne –, Yale, NYU, et l’arche de Noé littéraire du bocage, Cerisy) une structure spatio-temporelle. Celle-ci ne ressemble en rien à une quelconque histoire littéraire lansonienne, mais dessine une moderne poétique historique. Gérard Genette termine son bouquet en versant, à titre mémoriel, la transcription de deux interventions orales, qui sont de précieux matériaux pour une histoire intellectuelle (et non littéraire…) de notre temps.

Pas de maîtres, donc, mais des personnalités sont reconnues comme des contemporains considérables. Évidemment Roland Barthes qui est présenté par Genette sous un éclairage indirect, et presque tamisé par une sorte de lumière du Sud-Ouest. En contre-point de l’affaissement du marxisme, Raymond Aron est lu et relu comme une pierre d’angle de la lucidité politique. Claude Lévi-Strauss est bien là, tel un totem solide, rassurant et référent, au centre du champ structuraliste.

Postscript… l’âge aidant, et aimant, il permet de revenir hier, par touches successives, par des ricochets, sans l’artifice du souvenir monumental.

Une remarque d’onomastique : Gérard Genette, par son séjour rural, la Puisaye, se reconnaît « Puisayen »… Il semble que sa « payse », Colette, se voyait « Poyaudine »… Portons ce différend devant le tribunal de la French Theory qui, pour une fois, risque de se déclarer incompétent.


  1.  Gérard Genette, Bardadrac, Seuil, 2006.
Géographe, Jean-Louis Tissier vient de publier avec le photographe Hervé Tardy France. Un voyage, Éditions de La Martinière, 311 p., 34 €

Jean-Louis Tissier

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