Tintin, work in progress

Idéale pour les froides journées des vacances de Noël, et apte à ravir les enfants comme les adultes – le principe même des Aventures de Tintin –, l’exposition consacrée à Hergé au Grand Palais dessine un autre visage du créateur et montre une œuvre en perpétuelle évolution.


Exposition Hergé. Grand Palais, Paris. Jusqu’au 15 janvier 2017


Au printemps 1950, Hergé crée les Studios Hergé pour produire le nouveau Tintin. Le dernier album paru est Tintin au pays de l’or noir. Le prochain scénario envoie le héros sur la Lune : les petites mains des Studios Hergé accumulent la documentation, consultent des experts, se renseignent sur les divers moyens de locomotion. Le patron garde la main sur les personnages : il détient évidemment le final cut. Tintin est une œuvre collective, réalisée, signée et incarnée par une seule personne : « Tintin, c’est moi ».

Tintin vient du gag. Tintin au pays des Soviets et Tintin au Congo sont construits comme des feuilletons. Hergé les publie dans Le Petit Vingtième. Quelques traits de noir et beaucoup de blanc, des dessins encore « enfantins ». Ils mûriront avec le passage à la couleur, qui permettra, dans Tintin au Tibet, une réinvention du blanc. Ils deviendront parfaits avec les couleurs successives, quand on dit parfait, c’est « parfait comme un Tintin ». Hergé vient de loin. Dans une lettre à Gilbert Praz (26 avril 1955), l’auteur de bande dessinée le plus célèbre au monde écrit : « Je dessinais à l’école, beaucoup et très mal. Puis dans une revue scoute, j’ai dessiné les Aventures de Totor, encore très mal. Totor est devenu Tintin ; il n’était pas mieux dessiné pour autant. J’ai continué, d’abord en dessinant toujours aussi mal, et puis un peu moins mal et ainsi, je crois, de moins et moins mal, jusqu’à nos jours. »

Exposition Hergé, Grand Palais

Hergé, Studios Hergé, Bruxelles, 1969. © Vagn Hansen, Collection Studios Hergé

L’exposition du Grand Palais insiste sur les tournants, les ruptures. Il y a la rupture de la couleur avec L’île noire, l’album d’une certaine maturité cinématographique : hommages à King Kong, aux 39 Marches. On observe la version de 1943, terne, effacée par rapport au Technicolor somptueux de la version de 1960. Il y a déjà eu une rupture réaliste au moment du Lotus bleu, grâce à l’étudiant Zhang Chongren, alias Chang, qui pousse l’auteur à réaliser des personnages moins stéréotypés, à éviter les clichés. « C’est à partir de ce moment-là que je me suis mis à rechercher de la documentation, à m’intéresser vraiment aux gens et aux pays vers lesquels j’envoyais Tintin, par souci d’honnêteté vis-à-vis de ceux qui me lisaient », expliquera Hergé à Numa Sadoul.

En 1958, Hergé vit une crise conjugale ; Tchang disparaît dans l’Himalaya à la suite d’un accident d’avion, Tintin part à sa recherche. C’est le plus beau témoignage d’amitié qu’on puisse imaginer. Tchang est le seul ami d’Hergé à apparaître comme personnage dans Tintin. Les autres (Edgar P. Jacobs, le chanteur lyrique devenu premier adjoint, les collaborateurs des Studios, Hergé lui-même) ne peuvent apparaître qu’en figurants. Tintin au Tibet paraît en janvier 1960, c’est déjà le vingtième épisode (si on compte les Soviets) d’une série entamée au début des années trente, et il n’y en aura plus que trois autres. Hergé prend du recul par rapport à Tintin.

Exposition Hergé, Grand Palais

Hergé, Composition sans titre vers 1960. Huile sur toile, 50 x 60 cm. Collection particulière © Hergé/Moulinsart 2016

Dans les années 1960, Hergé peint en amateur éclairé, conscient de ses limites et discret. Entre la peinture et la bande dessinée, il est convaincu de ne pouvoir vraiment pratiquer qu’une des deux activités. Son dernier projet est L’alph-art, enquête dans les milieux de l’art, un monde qu’il fréquente assidûment – à commencer par la galerie Carrefour, à Bruxelles, à deux pas des Studios Hergé. Il collectionne. Il s’offre les sérigraphies Rouen Cathedral de Roy Liechtenstein, qu’il avait admirées à la galerie Castelli à New York. Il voyage plus souvent maintenant qu’il travaille moins sur Tintin. « Assez paradoxalement, admet Hergé, je me suis passionné pour l’art abstrait. Peut-être était-ce là une sorte de compensation car mon travail à moi, depuis 40 ans, a été on ne peut plus figuratif ».

La couleur redessine Tintin dans les années quarante et cinquante ; à la demande de l’éditeur Casterman, les Aventures sont limitées à 62 pages, les premiers albums sont raccourcis. Tintin y gagne en narration. Ce n’est plus une usine à gags. En 1937, Hergé investit les pages de garde : une galerie de 34 personnages en situation, dessinée en blanc sur fond bleu. En 1958, les pages de garde changent encore : c’est la galerie de portraits qu’on dévore lorsqu’on a fini toute la série, le jeu des devinettes : à quel album correspond ce portrait ? Qui est ce personnage aperçu un jour entre deux cases ? Pendant vingt ans, le travail est intensif : réédition d’albums, épisodes à paraître, produits dérivés, films… Tintin devient une star. Et dire qu’Hergé se voyait davantage d’avenir dans la réclame !

George Remi est indéniablement un graphiste exceptionnel : il réalise des affiches publicitaires, pour les Biscuits Parein, pour les Biscuits et Chocolats Victoria, il travaille pour la presse, Cœur vaillant, Le Boy Scout, des magasins, Alice Couture, à Bruxelles. « Simplicité du message, lettrage, distribution, répartition des espaces, mises en couleurs : une série de principe qu’on retrouve dans la fameuse ligne claire ». La typographie est tendre, ronde.

Exposition Hergé, Grand Palais

Les Aventures de Tintin Tintin et l’Alph-Art. Découpage de la planche 17 1978-1982. 29,7 x 21 cm. Collection Studios Hergé. © Hergé/Moulinsart 2016

Avant la planche, il y a le crayonnage. Hergé admire « le nerf et la rage » qu’Ingres met dans ses carnets. Dans L’art d’Hergé, Pierre Sterckx écrit : « Hergé adorait [les dessins préparatoires d’Ingres] car leurs traits déchirés, entremêlés et jetés s’apparentaient à ses propres crayonnés ». Ces planches de brouillons, déjà à une étape avancée, surmontent les planches publiées. Les traits du professeur Tournesol se déforment dans Vol 747 pour Sidney ; une case en dessous, c’est Tintin qui voit, hors-champ, le professeur frapper Laszlo Carreidas. « Il m’arrive de percer le papier à force de retravailler un personnage », confesse Hergé.

Le style évolue toujours ; dans Les Picaros, Tintin quitte ses pantalons de golf pour un jean brun. Le créateur meurt en 1983, Bob de Moor veut terminer L’alph-art, Fanny Vlaminck finit par refuser. Tintin reste pour l’éternité prisonnier d’un énième méchant, qui pourrait bien être ce bon vieux Roberto Rastapopoulos. Les enfants continuent de mettre des élastiques sur leurs ourlets, de figer à la laque une mèche rebelle, de glisser un col blanc sous un pull bleu clair.


À la une : © Les Aventures de Tintin, Reporter du Petit Vingtième au pays des Soviets. Projet de couverture inédite, 1930. Encre de chine, gouache sur papier à dessin, 50 x 34 cm. Collection Studios Hergé. © Hergé/Moulinsart 2016

Denis Bidaud

À la Une du n° 23