Poésie du monde (3) : inédits de Pedro Serrano

En attendant Nadeau publie six poèmes inédits de Pedro Serrano, né à Montréal en 1957. Il a publié Ignorance au Noroit, Tourbe au Cormier et Confiance du vent au Noroit/Myriam Solal. L’opéra Les marimbas de l’exil dont il signe le livret (musique de Luc LeMasne) a été créé à Besançon en janvier 2000. Directeur du Centre International de Traduction Littéraire à Banff, il a reçu la bourse Guggenheim pour la poésie en 2007 et le Prix Antonio Viccaro en 2016. Pedro Serrano a également donné un texte à EaN dans le cadre du dossier « Poésie du monde », coordonné par Gérard Noiret.

ORAGE SUR TOLLINGTON WAY

Le vent est une houle verte,

un tourbillon de feuilles et de branches,

l’inhumaine tornade des platanes est un étouffement,

comme la houle de lumière en miettes,

l’absente inanité dans l’écho des fenêtres,

un bateau ivre traversant la moindre feuille verte,

chaque branche griffée dans l’anxiété de l’orage,

un déracinement lent, répétitif à l’aune de la misère des griffes,

les pustules de l’arbre accroché à ses derniers ménisques,

catamaran rythmique, arbre de mer aigu,

vaisseau évanoui dans une infinitude négligée,

descendu au milieu de la rue,

rendant son dernier souffle sur la plage de ses feuilles.

REVOLVER

Les deux ailes de la mer ouvrent leurs draps et leur mousse,

frappent leurs larges eaux de soies et de noyés,

de mugissements, de charges et d’orages,

de mers et d’estuaires,

le mélange dur de ce que nous voulons et touchons.

Par la fenêtre on voit venir l’orage,

en une seconde tous les signes disparaissent.

Nous sommes une arrière-chambre obscure,

l’orbe est un revolver.

Le monde est une nuit où nous sommes enfermés,

Des balles chargées et suspendues.

Dehors il y a une lourde houle comme un pré inondé,

cette chaleur nous recouvre comme un épais manteau.

Avec le jour la lumière donne à la mer une vigueur nouvelle.

Le rouge extrait du soleil un univers.

Il est une rose des vents martelée.

L’eau est nôtre, les balles sifflent,

nous sommes des entailles de leur amour.

SUR LE I

Immobile au centre de ce creux

Comme le point sur le i

battement dans le vide

un i strident sans un seul oui.

 

Si je pouvais m’y accrocher

si dire oui, me pendre à moi,

dans la rencontre du son,

sur les deux ailes du i.

Pedro Serrano poésie inédits En attendant Nadeau

Pedro Serrano © Leo David

VOL

Porté par bien des ailes de l’amour,

je vis la démesure des éléments,

la douceur de ses chutes, l’effarement,

les airs uniques d’une musique polyrythmique,

la couleur sonore de vents dispersés,

le bruit sourd des grillons,

les rires, les échos de différents courants.

Je veux m’arrêter ici et là,

être le geste de l’épi de blé dans le vent,

m’embourber dans la noirceur de raisins foulés.

Au milieu de souffles divers

je traverse un nœud de branches et de destins,

la chaleur du soleil, l’aura noire de la nuit,

la peau de pain et les ailes lustrales.

Je vole, non que je craigne la nuit de cendre

ni le vent froid d’acier dépouillé,

mais parce que les ailes se déploient en un point solaire,

luminaires dans la poussière de l’août.

Je guette comme un hibou l’ombre grise des pins,

la campagne désolée,

l’eau de la lune,

et, les yeux lourds, je lève le voile,

âme d’amour, amour sur chaque aile.

ILLUMINATION

Comme une luciole au milieu d’un champ,

seulement fait de rumeurs,

avec l’éclat, latent, au cœur de la lumière,

carillon minuscule et inouï.

Je m’éteins en moi-même pour que toi tu te perdes,

je m’éteins.

BRISE

Puisque il n’y a pas de réalité je dépends à présent

entre toi et moi du bruit des feuilles,

des signaux des morts,

de la ténue vibration de l’âme.

Puisqu’il n’y a pas de réalité tu vas et viens

comme le vent, qui est là puis disparaît.

Il y a longtemps que je ne te raconte rien.

Qui suis-je ? Qui es-tu sans moi ?

Je ne sais décrire l’inconfort, la durée.

Il reste à rendre, si possible, la couleur du cristal.

Je veux la douceur, je veux l’eau,

et qu’elle se dépose matériellement en paix

que quelque chose s’embrase en toi et en moi,

comme un vent qui effleure d’un baiser.

Pedro Serrano

Poèmes tirés de Nueces. Trilce Ediciones, Mexico, 2007 

Traductions inédites de François-Michel Durazzo

Dossier coordonné par Gérard Noiret


Retrouvez notre dossier « Poésie du monde » en suivant ce lien.

À la Une du n° 23

La carte des livres