Défendre son rang

« L’un des plus fréquents débats qui adviennent en France sont ceux des rangs entre touttes sortes et qualitez de personnes », constate au début du XVIIe siècle un grand serviteur de la monarchie. Et, pour défendre leur rang, certains sont prêts à aller jusqu’à la violence. C’est que la chose n’a rien d’anecdotique, en particulier à la cour de France. Que les lecteurs avides de simples potins passent ici leur chemin car ils en seraient pour leurs frais. En effet l’ambition de Fanny Cosandey, en nous dévoilant les enjeux de l’inégalité des statuts et des querelles de préséance, n’est autre que de mettre à nu les principes fondamentaux de la monarchie absolue et la façon dont ils donnent ordre et sens à la société d’Ancien Régime.


Fanny Cosandey, Le rang : Préséances et hiérarchies dans la France d’Ancien Régime. Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 491 p., 28 €


La cour de France, théâtre du pouvoir et instrument de gouvernement, sert à Fanny Cosandey de terrain d’observation. Elle y associe les grandes cérémonies où se manifeste la puissance du Prince. La mise au point des règles de préséance est à la fois autorisée et garantie par une accumulation documentaire considérable. L’extension progressive du rituel connait un temps fort dans la seconde moitié du XVIe siècle. C’est en effet au cœur des guerres de Religion que se fixe un cadre qui sera durable. Louis XIV, sur cette base, n’est guère innovant que par l’exceptionnelle intensité qu’il donne au cérémonial, ce qui débouche sur une quasi totale « publicisation » du souverain. En effet, le Roi-Soleil agit désormais presque toujours sous le regard du public. Au cours de ce processus, le sang royal est particulièrement exalté, dans la logique de la pensée absolutiste en construction. Princes et princesses « du sang », y compris les bâtards légitimés, sont progressivement placés au-dessus et à part de tous les autres sujets, même les plus grands. On saisit au passage que le mythe d’une supposée immutabilité d’un rituel fondé sur l’appel aux précédents ne résiste pas à l’investigation : ici non plus, l’histoire n’est pas immobile. Les querelles de préséance jouent d’ailleurs un rôle central dans l’évolution. Fanny Cosandey les analyse sous les angles anthropologique, politique et social. Elle souligne que leur multiplication est surtout un signe de « bonne santé cérémonielle », car ce sont elles qui contribuent à définir ou à vérifier les règles.

Des études de cas concernant aussi bien les ducs et pairs que les officiers de la chancellerie, ou encore les princesses car les femmes sont pleinement impliquées dans ces luttes, font bien ressortir qu’on est loin ici de caprices sans importance. Ce qui est en jeu, au fond, c’est la défense ou la promotion d’une position de domination tant politique que sociale. Elle prend la forme de « querelles de voisinage », dans la mesure où c’est le plus proche dans les hiérarchies qui est généralement l’agresseur sur le terrain des préséances. Par-delà gestes menaçants ou insultes, il faut, pour obtenir justice, mobiliser des spécialistes du droit. Ceux-ci produisent des argumentaires circonstanciés dont Fanny Cosandey fait son miel. Les principes généraux qui peuvent fonder une préséance, comme l’ancienneté, le titre ou le sexe, sont bien connus. Mais leur actualisation pour résoudre une difficulté précise est rien moins qu’évidente, d’autant que la monarchie a tendance à garder pour elle la documentation utile aux intéressés. Pour optimiser leurs chances, les acteurs jouent sur la diversité de leurs qualités. Ce point est essentiel, car il leur permet de mettre en avant des capacités différentes en fonction des contextes cérémoniels. En effet, il s’en faut de beaucoup que la hiérarchie sociopolitique soit pyramidale et univoque.  Ainsi, pour un duc et pair, être prince étranger ou non, aîné ou cadet, d’une branche aîné ou cadette, marié ou non à une princesse ou à l’héritière d’une pairie, détenteur ou non d’un des grands offices de la couronne, etc., offre toute une gamme d’argumentations possibles pour promouvoir son rang, au gré des circonstances.

Fanny Cosandey, Le rang. Préséances et hiérarchies dans la France d'Ancien Régime

François Marot, La Cour de Louis XIV

Dans un tel contexte, le recours au roi est décisif. Celui-ci constitue en effet le seul arbitre légitime, apte à trancher entre les parties. Or Fanny Cosandey montre bien que le monarque est loin de pouvoir faire ce qu’il veut. Certes, il peut accorder des faveurs individuelles, d’ailleurs souvent provisoires. Certes, il peut privilégier tel ou tel élément dans la panoplie des arguments et avantager ainsi une des parties. Certes, il peut promouvoir, par touches discrètes, des adaptations rendues nécessaires par l’évolution du jeu curial. Mais il procède sous contrainte, car il doit à ses sujets une justice qui est largement fondée sur le respect de règles qui s’imposent aussi à lui-même. Et il a le souci de ménager, autant que faire se peut, l’ensemble des parties. Charles IX exprime bien le problème dans un discours à des courtisans en pleine querelle : « Sy il ne tenait que a moy que fussiez tous contens, vous le seriez bien tost ». Mais, visiblement, il n’est pas maître de la situation… et doit se résigner à faire des mécontents.

Et pourtant, dans cette œuvre délicate, qui repose sur d’étroites marges de manœuvre, s’exprime la toute-puissance du Prince, ne serait-ce que parce qu’il est le seul recours. Tous les plaignants et suppliants adhèrent au cadre cérémoniel dont il est à la fois le sommet et le maître. Personne ne cherche à renverser la table d’un ordre que les querelles font vivre bien plus qu’elles ne le menacent. Et tout le monde continue à jouer le jeu, même les perdants, dans l’espoir de surmonter une défaite provisoire, puisque la soumission au roi est la seule issue pour gagner. Comme toujours, l’attention portée aux souhaits des dominés est alors le meilleur moyen de fonder une domination, ici celle du « roi absolu ». Mais on a vu que celui-ci peine concrètement à satisfaire tout le monde, et Fanny Cosandey aurait sans doute pu s’attacher davantage à la question du mécontentement. Et si se tenir à l’écart d’une cérémonie permet parfois d’éviter de dévoiler aux yeux de tous l’échec d’une prétention, la politique de la chaise vide risque de fragiliser à terme la position, car elle n’empêche pas la cérémonie en question d’avoir lieu.

Fanny Cosandey, Le rang. Préséances et hiérarchies dans la France d'Ancien Régime

Le roi, dans ses arbitrages, doit concilier des prétentions reposant sur des héritages patrimoniaux (une terre, une dignité, un titre…) avec un ordre politique fondé sur le service du Prince. La chose est d’autant plus compliquée que ce service a évolué au cours des siècles. Celui qui relevait du fief et des cadres féodaux venus du Moyen Âge a été largement relayé par l’essor des offices. Les officiers, nouveaux agents du Prince, occupent une place croissante dans l’appareil monarchique, de la cour de France aux grands corps de l’État en formation. Entre les hommes du fief et ceux de l’office, le mode de délégation de l’autorité du prince n’est pas le même, ce qui n’est pas sans effets sur les conceptions du rang. Soulignons au passage, en matière de représentation du pouvoir, une passionnante réflexion de Fanny Cosandey sur ce qu’est la représentation (pp. 253-264). Elle montre que les analyses contemporaines sur la relation qu’elle instaure donnent la priorité au spectateur, alors que, sous l’Ancien Régime, c’était le rapport au représenté qui constituait l’essentiel.

À travers l’étude sociale, enfin, on mesure combien rang, lignage et patrimoine sont des enjeux liés. Rangs et préséances peuvent procurer de substantiels avantages matériels. Ainsi, au cœur de la construction politique monarchique, qui mêle promotion de la continuité dynastique et exercice renforcé de la puissance publique, la dimension familiale et lignagère des gens de cour demeure centrale pour établir leur rang, malgré l’évolution tenant aux progrès de l’office. Il faut dire que les acteurs concernés jouissent d’un exceptionnel capital de dignités qui renvoie, non seulement à leur famille et à leurs titres, mais aussi aux corps et communautés auxquels ils appartiennent, et dont la pairie offre un bel exemple. Au-dessus d’eux trône un souverain placé, au sein de l’écrin des hommes et des femmes « du sang de France », dans une position unique et qui a su faire, avec les préséances, « d’un cadre contraignant le terrain de la toute-puissance ». Fanny Cosandey affirme que ce qu’elle a décrypté dans le milieu curial donne des clefs de compréhension fondamentales, non seulement pour l’évolution monarchique sur trois siècles, mais pour l’ensemble des principes de fonctionnement de la structure sociale de la France d’Ancien Régime, tant dans sa logique hiérarchique que pour les marges de manœuvre dont disposent les acteurs. On lui en donne volontiers acte, avec un peu de regret cependant de ne pas l’avoir vue tester son modèle sur « ceux qui n’ont ni biens ni nom ». Mais quitter l’empyrée pour aller voir si cela fonctionne bien – ou comment cela s’adapte – dans les profondeurs de la société demanderait un autre livre. Or celui-ci est déjà copieux. Bien écrit, abondamment nourri des apports des sciences sociales, il demande à son lecteur une attention à la mesure de son ambition intellectuelle, attention qui est largement récompensée.

Philippe Hamon

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