Avec les Brigades rouges

Les « années à rebours » englobent les « années de plomb » (1972-1982), période tragique pour l’Italie, où les Brigades rouges parachèvent leurs séries d’attentats, en particulier à Milan et à Bologne, par l’assassinat d’Aldo Moro. Nadia Terranova, née en 1977, était trop jeune pour comprendre alors ces événements, mais son imagination et peut-être les récits de ses parents lui permettent de les reconstituer. 


Nadia Terranova, Les années à rebours. Trad. de l’italien par Romane Lafore. Quai Voltaire, 170 p., 18 €


Tout commence à Messine, loin du continent en proie à la violence : Giovanni et Aurora sont tous deux de famille aisée, avec la seule différence que Silini, le père de la jeune fille, directeur de prison, est « fachistissime » et catholique convaincu, alors que Santatorre, le père du jeune homme, est avocat, communiste et athée. Donc, aucune relation entre ces clans. Les deux adolescents ne manquent de rien, mais supportent assez mal leurs familles. Aurora se sent seule au milieu de six frères et sœur, souffre de l’autoritarisme de son père et de l’indifférence de sa mère. Elle se libérera en faisant des études de philosophie, les mêmes que Giovanni : « petit dernier », pas vraiment désiré, il se sent un peu en trop et grandit dans la chambre la moins confortable de la maison. Ses choix de carrière se font en réaction contre son père : il ne fera pas d’études de droit, traditionnelles dans la famille. Autant d’éléments qui peuvent générer un certain mal de vivre.

Nadia Terranova, Les années à rebours

Nadia Terranova © Sandro Messina

Les deux jeunes gens se rencontrent à la fac, s’aiment aussitôt, d’un amour qui résistera aux épreuves de la vie. Aurora est rapidement enceinte. Pas de drame : Montaigu et Capulet s’entendent très vite pour marier les coupables; somme toute, ils sont du « même milieu ». Débuts idylliques dans la « boîte à chaussures », le minuscule appartement que les parents louent pour eux, naissance de Mara, Aurora achève ses études et aidera Giovanni à terminer les siennes. Tout irait pour le mieux si le jeune père, passionné de politique, ne s’engageait dans les mouvements estudiantins contestataires, puis peu à peu dans les plus agissantes Brigades rouges. Le roman prend alors un caractère historique, car on assiste, dans les grandes lignes, à l’évolution de ce mouvement vers la « lutte armée » Aurora, hostile à la violence, accepte les idéologies mais condamne les actions criminelles. Quoi qu’il en soit, Giovanni adhère au mouvement, parce qu’il y croit et qu’il espère s’y sentir fort. Il rêve d’héroïsme mais n’a pas suffisamment d’envergure pour accomplir des actions d’éclat. Il fait un court séjour en prison, puis, de plus en plus déçu, fuit dans la drogue. Et dans la « boîte à chaussures » la petite famille est rarement au complet : tantôt le père est on ne sait où, tantôt la mère retourne dans sa famille avec sa fille.

Nadia Terranova, Les années à rebours

Et là, on commence à se demander pourquoi cette femme forte – qui est la seule à travailler, qui élève seule, ou presque, sa fille et qui, après avoir été institutrice, pour gagner sa vie, entreprend courageusement une thèse – ne s’oppose pas avec plus de force à la dérive de son mari. Est-ce par respect de sa personnalité, par amour ; n’est-ce pas plutôt parce qu’elle sait le combat perdu d’avance ? En fait, après des années d’errance, entrecoupées de retours au foyer, Giovanni entreprend de son plein gré une cure de désintoxication, dans une institution rurale où le contact avec la nature et les travaux des champs le sauvent. Il reprend peu à peu la vie commune avec sa femme et sa fille, qu’il n’a jamais cessé d’aimer, mais quand tout semble renaître le destin achève son œuvre.

Nadia Terranova raconte, dans un style clair et simple, elle constate, n’approuve ni ne condamne, n’essaie même pas d’expliquer ; elle ne tombe pas dans la facilité, pour dissuader, qui consisterait à décrire de façon morbide la déchéance des drogués; elle se contente de signaler le terrible engrenage : attention, danger de mort.

Ce roman reste malheureusement d’actualité, près de cinquante ans après les événements qu’il relate : attentats, drogue et sida n’ont pas disparu de notre présent.

À lire, et à faire lire dans les collèges et les lycées.

Monique Baccelli

À la Une du n° 23

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