Un autre journal intime de Max Frisch

Max Frisch confie avoir songé très tôt à tenir un journal : « À 19 ans, j’ai écrit un journal que j’ai plus tard détruit avec tout le reste ». Il n’en dit pas plus. Le premier à avoir été publié remonte à son service militaire. Ont suivi deux séries de journaux se rapportant aux années 1946-1949 et 1966-1971. On redécouvrit après la disparition de Frisch, en 2009, un troisième journal qui fut publié en 2010 [1]. Le Journal berlinois consacré aux années 1973-1980 ne fut, selon la volonté de son auteur, accessible qu’en 2011 ; mais les éditeurs ont décidé de n’en publier que les deux premiers cahiers.


Max Frisch, Journal berlinois 1973-1974. Trad. de l’allemand par Camille Luscher. Zoé, 224 p., 18,50 €


Le mot allemand choisi par Max Frisch pour désigner son « journal » mérite qu’on s’y attarde. Il ne l’intitule pas « Tagebuch » comme les précédents, mais « Journal », un terme qui insiste davantage sur l’aspect objectif, informatif du contenu : une volonté de dresser un bilan, qui semble en effet correspondre à son état d’esprit du moment, alors qu’il ressent « un intérêt d’historien pour [sa] propre biographie et la biographie de ceux qu’on a cru connaître, un intérêt pour les faits, maltraités jusqu’à aujourd’hui, en matériaux, c’est-à-dire perçus comme contingents ou pas perçus du tout, refoulés dans la littérature ». Peut-être aussi est-il influencé dans son choix par la publication au même moment du Journal de travail de Brecht (intitulé Arbeitsjournal, précisément).

Sans gommer le côté intime qui caractérise le genre, Max Frisch confie donc au papier son quotidien et ses projets, il relate lectures et rencontres ou décrit une soirée entre amis. La politique est en bonne place, l’époque et les lieux s’y prêtent puisque le Berlin de ces années-là est encore au cœur de la guerre froide. Mais, pour Frisch, un journal ne se résume pas à une simple accumulation de notes destinées à seconder la mémoire, ni à un outil d’introspection : il doit être lu, ce qui lui confère d’emblée le statut d’œuvre littéraire. Il a pourtant reporté la publication du Journal berlinois à vingt ans après sa mort.

On peut comprendre que certaines notes trop personnelles, ou susceptibles de nuire à d’autres, puissent justifier une interdiction temporaire de publier. Mais, le délai une fois écoulé, on se prend à regretter que seuls deux cahiers sur cinq nous soient proposés, et encore, avec des passages censurés. Pourquoi cette apparente frilosité des éditeurs ? Les querelles déclenchées lors de la publication du Troisième Journal ont-elles pu pousser à ce point à la prudence ?

Nous sommes donc face à une édition incomplète, qui ne concerne que les années 1973 et 1974, et qui est accompagnée d’une assez longue postface de 2013. Thomas Strässle, président de la Fondation Max Frisch, y justifie ses choix éditoriaux sans toujours nous convaincre, mais il fournit aussi nombre de clefs précieuses pour la compréhension du texte qu’il offre au lecteur. Sont adjoints quelques documents intéressants et de nombreuses notes qui aident à la lecture. Tel qu’il est, le Journal berlinois ne manque donc pas d’intérêt, si l’on veut bien admettre que ce qu’on y trouve compense largement ce qu’on n’y trouve pas.

Max Frisch Journal berlinois

Günter Grass et Max Frisch

Beaucoup d’observations sont consacrées à la situation personnelle de Max Frisch. On remarque la crainte obsédante du vieillissement chez cet homme qui, pourtant, vient tout juste de dépasser la soixantaine, mais qui, même s’il se trompe, souffre de la « conscience d’avoir encore trois, quatre années, années utilisables ». Crainte de voir s’amenuiser ses facultés intellectuelles, son aptitude à écrire. Une inquiétude lancinante se fait jour face aux alertes de santé, face à l’abus d’alcool. Très soucieux de son œuvre, l’auteur redoute de ne pas être capable de mener à bien ses projets. Et pourtant, même sans intention arrêtée, il a besoin d’écrire et s’installe chaque jour à son bureau : « la plupart du temps, je suis assis devant ma machine à écrire parce que c’est là que je me sens le mieux ».

Le journal montre aussi qu’en 1973 Max Frisch ne se sent pas à l’aise à Zurich, qu’il éprouve l’envie de quitter la Suisse, de prendre du recul.  Revenir à Berlin, qu’il a connue en d’autres temps, lui semble une aubaine, d’autant plus que la ville est, à l’Est comme à l’Ouest, le centre d’une vie culturelle intense et qu’il y retrouve nombre de ses amis et collègues. Il s’installe dans un quartier de l’Ouest où plusieurs d’entre eux habitent (tels Günter Grass et Uwe Johnson). Et il profite de l’occasion pour passer la frontière et se familiariser avec la vie intellectuelle en République démocratique allemande, faire connaissance avec le quotidien des écrivains dans leurs rapports avec le pouvoir.

Changer d’air (et surtout d’espace), c’est également pour Frisch un moyen de s’interroger sur l’avenir de son couple. Le Journal témoigne à plusieurs reprises de la tension qui s’esquisse (il y aura bientôt l’escapade à New York, l’idylle avec Alice Carey – celle qui deviendra la Lynn de Montauk).

La crise personnelle qui se manifeste dans le Journal nous touche en même temps qu’elle nous renseigne sur la situation de l’auteur, tant sur le plan personnel que professionnel. L’écriture est d’ailleurs concomitante avec la volonté de Max Frisch d’établir à Zurich une fondation destinée à la conservation de son œuvre : est-ce cette crainte de la maladie, de la vieillesse et de la mort qui transparaît dans le Journal qui lui donne ce sentiment d’urgence à organiser sa postérité ? En même temps, il ressent un certain malaise à trop souvent songer à ses lecteurs potentiels : « Depuis que je compile les notes qui surviennent dans un cahier à anneaux, je remarque déjà ma honte ; le signe qu’en écrivant, je pense au lecteur, peu importe quand cela doit arriver ». Il continue : « Et en même temps que la honte, les égards envers autrui, qui peuvent aussi se révéler insidieux, sournois, et qui en fait ne sont qu’une autre manière de se protéger ; je n’écris pas Paul est un con. Point. Ce serait injuste de ma part ». Faut-il voir dans cette lucidité et ces scrupules un motif supplémentaire pour justifier le délai de vingt ans imposé à la publication ?

Un des plaisirs de la lecture, c’est aussi ce que le Journal nous apprend sur les écrivains berlinois des années 1970. Max Frisch est un excellent observateur, et il sait en quelques mots toucher à l’essentiel (même si, bien entendu, ses jugements et ses appréciations n’engagent que lui seul). De plus, en cette période où l’Europe est coupée en deux par un « rideau de fer » qui traverse l’Allemagne, doublé d’un mur au cœur même de Berlin, un Suisse germanophone bénéficie à l’Est d’une position sensiblement plus confortable que les Allemands de l’Ouest, voire les Autrichiens… Et pourtant Frisch ne se sent jamais étranger puisque Suisses et Allemands sont, dans la lignée de Goethe et de Schiller, citoyens d’une même patrie, celle qui ne se définit ni par le sol ni par le sang, mais par la langue et la culture : « Ça me surprend chaque fois : vous qui êtes suisse. C’est vrai, oui, et faux en même temps. »

Qui a connu la RDA d’Ulbricht, puis de Honecker, ne peut qu’être frappé par la perspicacité de Max Frisch, sa rapidité à comprendre les enjeux et les situations. Tout en se prenant encore à regretter que la publication du Journal n’intervienne qu’aujourd’hui, alors que le lecteur des années 1980 en aurait fait d’avantage son miel. Pour nous qui connaissons l’évolution de la RDA pendant la quinzaine d’années qu’il lui restait à exister, mais ignorons ce que Max Frisch a pu éventuellement en dire dans son Journal entre 1974 et 1980, bien des passages doivent être mis en perspective.

Max Frisch Journal berlinois

Le quartier de Schöneberg (Berlin-Ouest) dans les années 1970

Le meilleur reste évidemment les divers portraits d’auteurs qui donnent vie à cette époque révolue. Une incroyable soirée chez Wolf Biermann (« un poète, un combattant, un clown »), l’attitude mitigée des collègues écrivains et des fonctionnaires du parti lors d’une lecture. Ou encore les pages consacrées à Günter Kunert, Christa et Gerhard Wolf et bien d’autres célébrités de l’Est, mais aussi de l’Ouest, comme Günter Grass : c’est un régal pour le lecteur de découvrir ces grands auteurs dans leur vie quotidienne, avec leurs qualités et leurs travers. Frisch sait se montrer bienveillant dans son jugement, mais l’amitié ne l’aveugle jamais : il est sans complaisance envers les autres comme il l’est envers lui-même. Son regard est précis, ses phrases sont courtes, incisives, sans fioritures, ses formules ne manquent souvent ni de piquant, ni d’humour. Ainsi, par exemple, à propos de Hans Magnus Enzensberger : « Il ne reste pas accroché à ses erreurs, elles le laissent libre. Un homme agréable, qui n’a contre lui-même aucune rancune. » Ou à propos d’Ulrich Plenzdorf [2] : « un homme avare de mots, très timide. Plus tard j’entends dire qu’il était ce soir-là plus détendu que jamais ».

C’est un peu comme si on feuilletait un album de photographies anciennes, et notre curiosité, souvent piquée au vif, suscite quelques interrogations : Ainsi, le Günter Kunert dont il parle est encore membre du SED [3], il jouit d’un statut privilégié qui lui assure une certaine aisance et lui permet de se déplacer à l’Ouest… Mais ce que Max Frisch ne sait pas encore en ce début de Journal, c’est que Kunert quittera la RDA en 1979, après avoir été exclu du parti. Ce que Frisch dit ailleurs des difficultés de Wolf Biermann avec l’État et ses représentants (« le premier homme libre depuis des jours, le premier communiste ») anticipe ce qui allait se passer trois ans plus tard, quand le poète chanteur contestataire serait déchu de sa nationalité alors qu’il se produisait sur une scène de l’Ouest – mais son jugement semble un peu abrupt : « S’il passait à l’Ouest (ce qui ne déplairait pas aux autorités de la RDA), il n’y aurait plus de Wolf Biermann jusqu’à la fin des temps ». On ne peut ici encore que conjecturer ce que Max Frisch a consigné ou aurait pu consigner dans les cahiers suivants, absents de cette publication.

Telles que nous les découvrons, les impressions de Max Frisch sont donc autant de clichés instantanés remontant à quelque quarante-cinq ans, très réussis, souvent instructifs, mais qui ne contiennent qu’une part de vérité médiatisée par le regard de l’observateur, comme le veut la loi du genre.

 La fiction littéraire trouve aussi place à côté des événements vécus, notamment dans le second cahier qui s’ouvre sur un fantastique récit dans lequel l’auteur, fort de son expérience berlinoise, imagine Zurich coupée en deux ! L’esquisse d’une possible nouvelle, mais déjà un petit bijou. Il y aussi le manuscrit auquel il travaille, et qui aboutira en 1979 à la publication de L’Homme apparaît au Quaternaire (4) : il n’avance pas assez vite à son goût, mais on en trouve le germe dans ce Journal. Même si Max Frisch, désabusé, dit éprouver le besoin d’écrire sans idée préconçue et se voit un peu comme « le gardien dans son phare désaffecté, [qui] note les bateaux qui passent parce qu’il ne saurait quoi faire d’autre », ces pages ne sont pas seulement destinées à laisser une trace de son désœuvrement supposé, de ses états d’âme ou de sa vie privée : elles sont tout simplement nécessaires à la poursuite de son travail.


  1. Le premier journal fut publié en 1940 sous le titre Blätter aus dem Brotsack (« feuilles sorties de la musette »). Les suivants ont été traduits en français chez Gallimard en 1964 et 1976, le troisième en 2013 chez Grasset (Esquisses pour un troisième journal, Entwürfe zu einem dritten Tagebuch). Quant à celui-ci, le titre allemand, Aus dem Berliner Journal, indique, plus clairement que la traduction française, qu’il s’agit d’une publication incomplète.
  2. Auteur notamment des Nouvelles souffrances du jeune W. (Die neuen Leiden des jungen W.), traduit en français en 1975 aux éditions du Seuil.
  3. SED : Sozialistische Einheitspartei Deutschlands, parti communiste de l’ex-RDA.
  4. Der Mensch erscheint im Holozän, traduit en 1982 (Gallimard).

Jean-Luc Tiesset

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