Petits formats (4)


Günther Anders, Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ? Allia, 94 p., 6,50 €


Difficile de lire cet entretien que Günther Anders a donné en 1977 sans être positivement réjoui. Il n’y a pourtant pas de quoi, objectivement, mais il témoigne d’un tel gaillard emportement qu’on s’en trouve vivifié. Anders a alors soixante-quinze ans, et il raconte son parcours, dont les secousses sont liées aux chocs du siècle. Il ne fait pas exactement partie des gens qui raffolent de l’autopromotion, on peut même dire qu’il témoigne parfois à son encontre d’une sérieuse antipathie. Anders n’est pas un tendre, mais c’est avec panache. Il évoque sa formation philosophique, ses relations avec Heidegger et Husserl, ses vagabondages dans l’esthétique et la « prose philosophico-discursive », mais « j’ai abandonné toutes ces choses lorsque Hitler a surgi, non seulement à l’horizon mais – c’était de mauvais augure – au sein même de notre horizon ».

Il va devenir un moraliste, dimension peu prisée des philosophes, et dans le même temps « un type bizarre, sombre et difficile à supporter pour celle qui était alors ma femme », c’est-à-dire Hannah Arendt, qu’il ne désigne presque jamais par son nom. Après le nazisme, c’est Hiroshima qui va le conduire à agir en écrivain politiquement engagé : « Vous croyez que c’est un plaisir de gueuler jour après jour, années après années contre le nucléaire ? Rien n’est plus ennuyeux. Comme j’aimerais m’asseoir, comme les philosophes pouvaient encore le faire il y a cinquante ans […] Chaque époque a son ascèse ». Anders a eu le courage saisissant et têtu de se contrarier, sinon de s’empêcher, pour se consacrer à ce qui lui paraissait l’urgence collective. Mais c’est l’ensemble de ses apports qui resteront comme autant d’armes offertes au citoyen désireux d’allumer pour de bon les Lumières : tant son action (y compris dans le Tribunal Russell), son usage de l’ironie comme outil critique, que ses livres, de L’obsolescence de l’homme à Sur la pseudo-concrétude de la philosophie de Heidegger


Francis Dupuis-Déri, Les black blocs : La liberté et l’égalité se manifestent. Lux, 351 p., 14 €


Ils sont mystérieux, et puissamment romantiques : tout en noir, cagoulés, capuche relevée, ils forment des petits groupes qu’on repère dans les manifestations, homogènes comme une troupe de ballet moderne, rapides, secrets, ce sont les « casseurs » pour les médias, les « ultra-violents » pour les angoissés, en bref des tenants de l’action directe, qui ciblent les succursales des banques, les boutiques de Télécom, les symboles divers de la police. Les black blocs garderont une grande part de leur mystère, même après la lecture de ce livre, dont la première édition date de 2003, et qui est ici évidemment revu et augmenté. On y apprend qu’ils sont repérés comme mouvement en 1999, que c’est sans doute en Allemagne qu’ils sont le plus nombreux, qu’ils comptent des femmes dans leurs rangs, et que, dans certains groupes, leurs membres travaillent par ailleurs massivement dans des organismes à but non lucratif. Leur ligne politique ne s’y éclaircit guère : c’est assurément « une expérience forte en dehors des normes établies par l’État » et les partis, et qui donne « le sens de la destruction : écarter un obstacle et faire de la place ».

L’auteur, professeur de science politique à l’université du Québec à Montréal, est un militant de sensibilité anarchiste, et ne cache pas sa sympathie pour les black blocs. Ce qui ne l’empêche pas de recenser certaines critiques qui leur sont adressées, notamment le reproche d’une maigreur théorique assez frappante. Mais il semble considérer que ledit reproche est peu fondé, dans la mesure où les black blocs déploieraient une tactique, et non une stratégie, encore moins une pensée systématique, se contentant d’opposer à la « société du spectacle » un « anti-spectacle ». Ce qui est du goût des médias, à l’évidence. Et ce, d’autant plus que ces activistes s’inscrivent avec ferveur contre la « gauche institutionnelle ».


Claude Arnaud, Chamfort. Perrin, coll. « Tempus », 479 p., 10 €


On ne peut pas dire qu’on était familier de Sébastien-Roch-Nicolas de Chamfort (1740-1794), qu’on ne connaissait guère que par quelques aphorismes : « Il faut que le cœur se brise ou se bronze. » Cette indifférence était regrettable, car Chamfort est un personnage étonnant, dont la vie est toute liée aux débats et aux tensions des Lumières, que va soudain affûter le surgissement de la Révolution. Ce « bâtard » qui choisit de se donner une particule est d’une intelligence redoutable, et d’un esprit étincelant. Il plait à tout ce qui compte dans le Paris d’alors, sauf à lui-même. Il ne s’aime pas, mais il aime être fêté. De salons en mondanités diverses, il se veut grand dramaturge, il échoue. La Révolution va l’exalter. D’ami de Mirabeau, il devient « une sorte de saint républicain », lui, le misanthrope, espère en une humanité enfin fraternelle, se rallie sans enthousiasme aux Girondins, et finit par tenter de se suicider, par le revolver et le poignard. Il en réchappe, mais pour peu de temps. Nietzsche le saluera comme un « La Rochefoucauld du XVIIIe siècle, mais plus noble et plus philosophe ».


Thierry Bourcy et François-Henri Soulié, Le songe de l’astronome. 10/18, coll. « Grands détectives », 259 p., 7,50 €


Tycho Brahé (1546-1601) est un personnage formidablement « Renaissance ». Il est danois, né dans une grande famille, et choisit de se consacrer à l’astronomie. Il ne raffole pas forcément de la discrétion – il avait un nez en or, une prothèse due à un duel malheureux – mais il préfère quand même ne pas se faire trop remarquer par l’Église et privilégier une théorie du cosmos qui ne froisse pas les théologiens. Lui qui donne admirablement la priorité à l’observation sait tout ce qu’elle apporte aux thèses de Nicolas Copernic. Il préfère néanmoins s’en tenir à une conception mixte, qui évite l’héliocentrisme brutal. Son assistant, Johannes Kepler, sera plus intrépide. Dans ce petit polar fluet et sympathique, c’est précisément autour de cette question (mais qu’est-ce qui tourne, le Soleil autour de la Terre, ou l’inverse ?) qu’on rencontre Brahé à Prague. Le château des étoiles de Paul de Brancion (Libretto, 2016) propose de son côté une fréquentation plus approfondie du personnage, par moments enthousiasmante.

Retrouvez notre dossier « Petits formats » en suivant ce lien.

Évelyne Pieiller

À la Une du n° 20