La grande parade

Livre culte aux États-Unis depuis sa publication en 1989, Amour monstre reparaît dans une nouvelle traduction. Le titre de ce roman débordant sonne trois fois juste : par l’ampleur de l’histoire racontée, par ses personnages principaux que leurs particularités physiques transforment, littéralement, en monstres, en phénomènes de foire, et parce que toute la vie de ces personnages est soumise à un amour si extrême qu’il en devient abusif. Bien plus que les infirmités, ce sont les sentiments exacerbés entraînant désirs, rivalités, jalousies et haines qui, au fil du texte, semblent créer la monstruosité. Emporté par un flot exubérant de relations et d’aventures tumultueuses, le lecteur se retrouve, à la fin, profondément troublé : où est le monstre ? Partout où il y a de l’humain, aurait-on envie de répondre.


Katherine Dunn, Amour monstre. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Jacques Mailhos. Gallmeister, coll. « Americana », 472 p., 24,80 €


Pour relancer ses affaires en déclin, Al Binewski, propriétaire d’une fête foraine itinérante, décide d’« élever sa propre parade de monstres », en faisant prendre à sa femme, Crystal Lily, « des drogues illicites ou prescrites sur ordonnance, des insecticides et, finalement, deux ou trois isotopes radioactifs ». Dans la famille Binewski, naissent donc Arturo, l’Aqua Boy, dont les membres ont la forme de nageoires ; Iphigenia et Electra, les « superbes » siamoises, dotées d’un talent musical et d’une unique paire de jambes ; Olympia qui, chauve, naine, bossue et albinos, souffre d’« un état beaucoup trop quelconque pour qu’on puisse en tirer un avantage commercial ». Au cœur de l’action, mais ne pouvant en être le centre, elle sera la chroniqueuse de la geste de ses frères et sœurs, la narratrice de toute cette histoire. Enfin, il y a Fortunato, le petit dernier. Normal en apparence, il est certainement le plus étrange de tous, peut-être le plus monstrueux.

Ces personnages qu’unissent étroitement leurs liens familiaux et un mode de vie unique sont désignés le plus souvent par leurs diminutifs, comme n’importe quels enfants américains : Arty, Iphy, Elly, Oly et Chick, bien loin de leurs prénoms exotiques lourds de sens. Ce va-et-vient, cette tension entre normalité et exception crée une dynamique constante, y compris par l’écriture, à la fois assez classique et parsemée de fulgurances d’autant plus surprenantes, comme dans un numéro de music-hall ; Miranda, la fille d’Oly, rit d’un « jappement de renard dans la bruine », le sperme est du « jus de bébé », Al, de retour d’une expédition infructueuse, ressemble « au rectum de la mort ».

Le roman prend l’aspect d’une saga familiale traditionnelle où, auscultant les ressorts psychologiques des relations entre ses membres, on suit l’évolution d’une famille sur une quarantaine d’années, son ascension, puis sa chute. Mais, parallèlement, le récit est marqué par une flamboyance et un burlesque qui évoquent à la fois le monde du cirque, le western et le psychédélisme. Par leur goût pour l’expérimentation, leur inconscience hédoniste, leur optimisme, leur absence totale de culpabilité et de conformisme, les parents, Al et Crystal Lily, auraient fait un beau couple de hippies.

Par ailleurs, Al s’inscrit dans l’archétype de l’escroc de l’Ouest américain, inventif, charmeur, malhonnête et fuyant. Ses filles l’éprouvent douloureusement à un moment crucial : « Papa était un homme de stature imposante, fort d’innombrables années d’expérience en matière de manœuvres visqueuses. Les siamoises ne purent le retenir. Il parlait encore très vite dans son style de bonimenteur de foire grandiloquent tandis qu’il se faufilait vers la sortie. – Papa ! s’écrièrent-elles en cœur, aide-nous ! – Je vous adore ! Je vous adore, mes papillons ! Votre mère sera si fière ! Et il disparut. » Médecin autodidacte, il crée aussi le « Baume Bienfaisant de Binewski », aux effets quasi-universels. Le thème du charlatanisme, du pouvoir de la parole, de l’illusion, du tour de passe-passe, traverse le livre comme une métaphore pouvant s’appliquer aussi bien à l’art du roman qu’à l’amour.

Katherine Dunn, Amour monstre, Gallmeister critique

Katherine Dunn

Le père se voit bientôt dépassé par ses fils. Arturo, l’Aqua Boy, crée un culte itinérant, son chapiteau abritant en même temps un numéro de cirque et une prédication charismatique. Orfèvre de la manipulation, professionnel de la représentation, Arty devient un personnage fascinant, le foyer où s’alimente la fiction. Il est sans illusions sur son pouvoir : « Seuls les patients du charlatan menteur le surpassent en mensonge ». Ses disciples le suivent sous l’action de son magnétisme, mais surtout parce qu’il leur permet de s’aimer eux-mêmes en leur faisant croire qu’ils atteindront le détachement en se mutilant. Inextricablement mêlé au spectacle, l’amour sous toutes ses formes se révèle être pratiquement l’unique motivation des personnages. Si l’attachement existe entre Arturo et deux de ses sœurs, la rivalité domine ses relations avec sa fratrie : le succès étant le miroir dans lequel il juge de sa propre valeur, Arty ne supporte pas d’être concurrencé. Quant à Chick, son exigence d’affection, non plus à recevoir mais à donner, l’étendue de sa douceur et de son pouvoir, en font un personnage quasi christique, le pendant et le seul rival de son frère luciférien, l’Abel de ce Caïn.

Outre l’empreinte que laissent les personnages, la grande réussite de ce roman-monde tient à sa façon de combiner inversion des valeurs – pour les Binewski, un nourrisson normal mérite d’être abandonné sur un pas de porte – et universalité des sentiments. Sur un mode excessif, la famille Binewski se trouve traversée par les mêmes problèmes et les mêmes tensions que n’importe qui. Cet alliage crée un trouble persistant : la norme n’est-elle qu’une contrainte aliénante qu’il faut combattre activement ? Aucune réponse n’est donnée par la fiction, les apôtres de la thèse selon laquelle la monstruosité physique est une libération devant être apportée par la chirurgie apparaissent aussi comme des monstres moraux. Que ce soit Arturo, la glaciale Dr Phyllis ou la touchante et inquiétante Miss Lick. L’exemple de l’Homme-sac, aussi maladroit et dépourvu d’empathie avant et après l’événement qui l’a défiguré, semble aller dans le même sens. Monstruosités physique et morale ne s’opposent pas plus qu’elles ne sont liées.

Dans une longue explosion de mots, d’images et de fantaisie, Katherine Dunn use des différentes facettes du monstre pour pousser à l’extrême le sentiment amoureux, et pour interroger son exclusivité, en particulier au sein de la famille. Le livre que nous lisons n’est qu’une brûlante lettre d’amour et d’explication qu’Oly adresse à sa fille, abandonnée dans ses premières années. Elle écrit : « Mon intérêt extrême à l’égard d’Arty était une maladie. Il était incommunicable et, même pour moi, pendant toutes ces années, parfaitement incompréhensible. Aujourd’hui, je me méprise de l’avoir éprouvé. Mais je me souviens, aussi. Je me souviens, dans des bouffées de chaleur, de la façon qu’il avait de dormir, inerte comme la mort, le visage lisse, rincé, aussi minéral qu’un visage de gisant, et aussi délicat. Sa faiblesse et ses besoins amers et dévorants étaient aussi terribles, aussi magnifiques, aussi irrésistibles qu’un tremblement de terre. Ses besoins pouvaient le pousser à flétrir ou étouffer n’importe qui, mais le fait qu’il les éprouve et la douleur que cela me causait constituaient le summum de la vie que je vécus jamais. Souviens-toi de la pauvre petite chose que j’ai toujours été et pardonne-moi. »

Amour monstre nous rappelle les « pauvre[s] petite[s] chose[s] » que nous sommes, mais aussi comment nous pouvons grandir, y compris dans l’échec et la catastrophe.

Sébastien Omont

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