Comprendre la Shoah ?

Comprendre le passé est un effort nécessaire pour nous comprendre, rappelle l’historien américain Timothy Snyder, en prologue à Terre noire, son dernier livre, qu’il sous-titre « L’Holocauste, et pourquoi il peut se répéter ». Il ne faut pas confondre commémoration et compréhension : « L’histoire de l’Holocauste n’est pas terminée. » Snyder se situe ainsi dans la lignée des grands historiens qui décrivent le crime et cherchent à expliquer les mécanismes qui ont abouti au génocide des Juifs, et de ceux qui en tirent des leçons pour l’avenir. Après Terres de sang (Gallimard, 2012), il nous livre un panorama ambitieux et une argumentation stimulante, quoique discutée par d’autres historiens.


Timothy Snyder, Terre noire : L’Holocauste, et pourquoi il peut se répéter. Trad. de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat. Gallimard, 590 p., 29 €


La compréhension de la Shoah a déjà son histoire. Dans un récent petit livre de réflexions sur le nazisme, l’historien israélien Saul Friedländer revient sur la fameuse « querelle des historiens » qui a marqué la première génération en Allemagne au cours des années 1980. Elle opposait les « intentionnalistes » aux « fonctionnalistes », qui décrivaient la politique criminelle du régime nazi comme le produit d’une série de circonstances ayant abouti à une « radicalisation cumulative » du système : « une sorte de brouillard aurait donc recouvert l’extermination des Juifs qui apparaissait dans ce récit comme l’aboutissement d’une série d’accidents [1] ». À l’inverse, les intentionnalistes, dont Saul Friedländer, parlaient de planification, d’idéologie et de décision, et s’attachaient à comprendre l’enchaînement des événements.

La recherche de ces trente dernières années s’est généralement située dans cette perspective, tout en bénéficiant de nouvelles sources après l’effondrement du bloc soviétique. Ce qui a soulevé d’autres interrogations sur la définition des intentions, leurs origines, leur mise en œuvre. Outre une connaissance détaillée des modalités du crime dans les territoires du centre de l’Europe, des complicités locales, du vécu des victimes, ces travaux nourrissent une histoire « compréhensive ». Une nouvelle génération de chercheurs, comme Timothy Snyder ou, en France, Christian Ingrao [2] et Johann Chapoutot, commence par se demander dans quel « univers mental les crimes nazis prennent place et sens [3] ». Ils reconstituent la vision du monde des nazis, construction idéologique qu’ils prennent au sérieux (ils refusent de la réduire à une logorrhée délirante), et tentent de résoudre bien des énigmes ou paradoxes d’un événement si intolérable.

timothy snyder terre noire l'holocauste et comment il peut se répéter

Timothy Snyder

Avec Terre noire, Timothy Snyder nous propose une contribution à cet effort d’explication globale. Il entend dresser « un panorama instructif » du massacre des Juifs d’Europe, en se plaçant dans la continuité des intentionnalistes. Mais son approche est plus ambitieuse. Elle s’intéresse à tous les acteurs ayant contribué aux circonstances du génocide. Elle se veut à la fois planétaire, coloniale, internationale, chronologique, politique, multifocale et humaine. Snyder sort des histoires nationales. Ce qui donne un tableau saisissant et vaste, rédigé avec brio, détaillé et concret (non sans quelques imprécisions), s’appuyant sur les abondantes recherches dans toutes les langues de la région, complétées par ses propres investigations à partir de sources inexplorées.

Snyder avance ses explications. Il qualifie d’« écologique » la pensée de Hitler. Le terme peut surprendre vu le sens de cet adjectif aujourd’hui, mais l’auteur lui attribue un autre sens, celui qui caractérise une vision du monde fondée sur la lutte des races dans un espace planétaire limité. La seule loi est la loi de la jungle. « Or, comme les Juifs dominent la planète entière et ont pénétré l’esprit des Allemands avec leurs idées [la démocratie et le communisme], le combat pour la puissance allemande doit prendre deux formes. ». D’abord, le combat contre les « races inférieures », notamment les Slaves, qui « consiste à s’emparer d’une partie de la surface de la planète ». C’est l’aspect colonial, la construction d’un espace vital (Lebensraum) à l’Est avec la plaine polonaise et surtout le grenier ukrainien. Quant au « combat contre les Juifs, il est écologique : il concerne non pas un ennemi racial ou un territoire spécifique, mais la condition même de la vie sur terre ». Hitler tonne : « un peuple débarrassé de ses Juifs revient spontanément à l’ordre naturel ». Aussi le « judéo-bolchévisme » est-il désigné comme l’ennemi central. Cette vision du monde, décrite par Snyder comme un écosystème, prend ses sources dans la « panique écologique » de l’époque (pas seulement en Allemangne) et l’expérience souvent oubliée aujourd’hui de la misère et de la famine dans l’Allemagne des années vingt. Elle structure toute la pensée nazie, des premiers discours d’avant Mein Kampf jusqu’à la dernière lettre de Hitler dictée le jour de son suicide en avril 1945.

Avec ce livre, Snyder suit en détail la mise en œuvre de cette pensée, du contexte géopolitique complexe des années trente jusqu’à la fin de la guerre. Il étudie particulièrement le jeu entre Berlin, Varsovie et Moscou en 1934-1939, « l’illusion nazie » d’un rapprochement polono-allemand. Il voit dans le pacte germano-soviétique d’août 1939 un choix tactique de Hitler dans la perspective de la destruction de « l’URSS judéo-bolchévique », laquelle passait par la destruction de l’État polonais et de ses élites, la création d’une zone de non-droit livrée à la violence privée, le cantonnement des Juifs dans des quartiers (« le ghetto était l’expression urbaine de la destruction de l’État », écrit-il), et la place centrale qu’occupait la « solution finale de la question juive » sur ces territoires conquis.

Snyder tente d’expliquer les disparités dans la grande campagne de tuerie des Juifs initiée à l’hiver 1941 – il suit, sur ce point, l’avis général des historiens qui font remonter la décision de Hitler au début du mois de décembre. Il introduit une approche politique souvent sous-estimée, mettant au centre de l’entreprise nazie la destruction (ou non) des États, en commençant par l’Autriche et la Tchécoslovaquie. Pour Snyder, la Shoah n’aurait pu atteindre une telle ampleur sans la destruction des États et la création de zones de non-droit à l’extérieur des frontières allemandes. À l’Est du Reich, l’État polonais est totalement démantelé avant l’Aktion Reinhardt puis, en 1941, les Allemands s’en prennent d’abord aux zones occupées en 1939 par les Soviétiques (l’Est de la Pologne, l’Ukraine, les Pays baltes), où ils profitent de la destruction tout aussi efficace effectuée par le NKVD stalinien en 1939-1941. Toute la zone devient une sorte de réserve sans autre loi que celle de la jungle et des meurtriers, donnant un caractère sauvage à la mise à mort par fusillade ou gazage de quatre à cinq millions de Juifs.

timothy snyder terre noire l'holocauste et comment il peut se répéter

En intégrant dans son analyse les crimes soviétiques, Snyder rétablit la géographie de la Shoah dans la continuité de son livre précédent, Terres de sang. Il se libère aussi des présupposés implicites des analyses habituelles. Contrairement à la lecture du temps de la guerre froide, qui n’introduisait l’acteur soviétique que comme un sauveur, il montre la contribution directe et indirecte de cet acteur au sort dramatique des Juifs. À ce propos, il emprunte à l’historien Jan Tomasz Gross le concept de « double collaboration » et décrit abondamment ces élites locales de toutes nationalités ou ces paysans qui, après avoir collaboré avec le NKVD à la destruction des structures étatiques d’avant la guerre, se retrouvent parmi les supplétifs des nazis, particulièrement contre les Juifs. « Partout où l’État avait été détruit, que ce soit par les Allemands ou par les Soviétiques, presque tous les Juifs furent exterminés. » Mais les techniques ont varié : « Pour les Juifs des États baltes, de Pologne orientale et d’Union soviétique, les balles et les fosses ; pour les Juifs de Pologne centrale et occidentale, les gaz d’échappement et les fours crématoires. »

Snyder répond en passant aux critiques de Terres de sang qui lui reprochaient de se limiter à l’espace polono-ukrainien. Il construit à partir du critère étatique une sorte de typologie des politiques antijuives des nazis, qui englobe tous les territoires concernés. Il distingue les lieux comme le territoire polonais où l’État a été remplacé par la machine SS, les Einsatzgruppen et autres gendarmes (« la privatisation de la violence et la mobilisation paysanne », la participation des voisins au crime) de ceux comme les États baltes et l’URSS, où l’État est détruit en même temps que les Juifs sont assassinés (1941-1943). Et, enfin, les zones occupées où se maintient un État collaborationniste. Dans ces cas, ceux de la Roumanie, de la Bulgarie ou de la France de Vichy, c’est le degré de collaboration de l’État qui est décisif.

Dans l’ensemble, la démonstration de Snyder est convaincante. Elle contribue certainement à une meilleure intelligence de l’histoire de la Shoah dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale. Elle est accompagnée d’aperçus sur beaucoup de questions adjacentes, souvent passionnants, voire inattendus – par exemple, sur la politique polonaise à l’égard de la droite sioniste avant la guerre –, qui provoquent aussi de vives discussions. Plus osées sont ses généralisations finales sur l’équilibre écologique au XXIe siècle, les changements climatiques ou le génocide des Tutsi au Rwanda, qui gagneraient à être nuancées. Mais qui rejoignent certaines réflexions des organisations internationales et d’écologistes sur « l’écocide [4] ». Une chose est sûre, on tient là un grand livre qui fera date, qui vaut d’être lu, et médité.


  1. Saul Friedländer, Réflexions sur le nazisme : Entretiens avec Stéphane Bou, Seuil, 2016.
  2. Qui vient de publier un maître livre, La promesse de l’Est : Espérance nazie et génocide, 1939-1943 (Seuil), sur lequel nous reviendrons.
  3. Johann Chapoutot, La loi du sang : Penser et agir en nazi, Gallimard, 2014, p. 16.
  4. Voir le décryptage du juriste Joël Hubrecht

Jean-Yves Potel

À la Une du n° 18

La carte des livres