Sage (comme une image)

Thierry Froger, auteur d’un ouvrage de poésie remarqué il y a quelques années, signe ici un premier roman d’une belle ingéniosité. L’histoire de la Révolution s’y mêle à celle du cinéma, et Danton se fait double de Jean-Luc Godard. Roman sur la création et le temps qui passe, Sauve qui peut (la révolution) raconte les impossibles accomplissements de ces deux faux frères séparés de deux siècles et pourtant bien proches. On s’amuse à suivre des fantômes. Tout en se demandant où l’auteur, habile manipulateur de marionnettes, veut en venir.


Thierry Froger, Sauve qui peut (la révolution). Actes Sud, 448 p., 22 €.


Les héros sont fatigués. Nous sommes en 1794. Danton vient d’échapper à la guillotine. C’est en tout cas le sujet d’un roman en train d’être écrit par un ami mao de Jean-Luc Godard, en 1988. Jack Lang commande un film au réalisateur pour célébrer le bicentenaire de 1789. Mais le cinéaste a bien du mal. Il hésite, puis se décide à intituler son œuvre Quatre-vingt-treize-et-demi. Quant à en venir à bout… C’est comme la Révolution : la commencer est une chose, la terminer, une autre ! Écrasé par la tâche, le pauvre Godard court d’une fausse piste à une autre. Cela rappelle la conception difficultueuse de King Lear. Le scénario va d’étapes en essais avortés, tout aussi infructueux que les tentatives de Danton pour survivre à l’inaction. Froger imagine et entrelace les vies parallèles du révolutionnaire et du réalisateur. Très jeunes femmes exceptées, ces deux messieurs sont revenus de tout. Danton : « Je suis une jeune et vieille légende égarée dans le présent et qu’on ne reconnaît plus. » Le cinéaste pourrait dire de même. Mais, hormis 1789, qu’est-ce qui rassemble ces deux personnages ? Un même lieu. Robespierre y a exilé le tribun. Godard y retrouve son camarade maoïste (et sa fille). Tout se déroule dans ce paradis tranquille qui accueillit les déchaînements de l’histoire. Avant que le temps ne s’y arrête. C’est sur la Loire. Une île. Tout au long du texte, on en visitera d’autres. Et même, zénithale, Elbe.

Une île se définit par sa finitude. Et le passé, par son achèvement. Le point de vue adopté est celui de ce double éloignement spatial et temporel. On regarde la fin des années 1790 depuis le début des années 1990. L’espace-temps devient flottant. Tout devient probable. Mais l’utopie ne saurait survivre (thème insistant du livre). Alors vive l’uchronie ! Oui, mais alors d’une grande exactitude. Comme pour le roman sur Danton, la recréation de l’univers godardien s’appuie en effet sur des travaux faisant autorité, telle que la somme biographique d’Antoine de Baecque. Cet historien finit d’ailleurs par devenir l’un des personnages de ce livre, vaste réplication fantasmatique de l’histoire. Cela passe par la création et le collage presque de fausses archives : missives de Jack Lang, budget, correspondance érotique, générique du film… Dans ce work in progress, toutes les scories sont à vue. Elles ne servent pas à « faire vrai » : elles sont le récit. Le livre se fait donc exposition d’objets ou de motifs propres au réalisateur. Cette mise en scène du mythe godardien se mue en mise en abyme dès que l’on apprend que le cinéaste « stockait tous les documents afférents à Quatre-vingt-treize-et-demi. » Vertige.

Thierry Froger, Sauve qui peut (la révolution)

Thierry Froger

De ce goût pour l’archive, Froger (professeur d’arts plastiques) tire des potentialités visuelles : changements de typographie, notes marginales sur des pages tapées à la machine à écrire, ratures… Être graphique à défaut d’être cinématographique ? Oui et non. Car on trouve abondance d’emprunts au langage filmique. Ainsi des fractionnements du récit qui miment la technique godardienne de l’éclatement narratif. De même, l’emploi du montage fonctionne parfois très bien. Un passage dantonien se ferme-t-il sur un plan ? Celui-ci se retrouve repris à la volée à l’ouverture d’un autre chapitre. Mis à part ces jeux de construction, Sauve qui peut (la révolution) reste sage (comme une image). D’une correction d’académie, le style repose surtout sur des bonheurs d’écriture (« Danton avait perdu à jamais sa voix pour sauver sa peau. ») L’aphorisme règne en maître. C’est un peu normal, tant il était prisé des deux hommes ! L’auteur ne se prive pas d’émailler le texte de leurs nombreuses saillies. Évidemment, c’est drôle, surtout quand sont fabriquées des citations apocryphes. On entend le réalisateur péremptoire en lisant des phrases telles que : « Il faut toujours un contrechamp au discours. » Froger (forger ?), faussaire, joue à Godard.

Or la construction du faux interroge. À quoi bon toute cette technique ? Pour son aspect archivistique, on peut y voir une recherche des origines : comment se fait (ou ne se fait pas) un film ? Il n’y a pas de réponse. Simplement un processus créatif à observer. Comme si, à défaut de restituer une chaine causale platement linéaire et en vérité improbable, il fallait montrer des traces. Cette fascination pour la genèse fait de Sauve qui peut (la révolution) une œuvre baroque. Le roman réside tout entier dans une pure exhibition de ses moyens, machinerie et coutures. Formellement, c’est fort. Idéologiquement, c’est peu gai. Si la révolution est le mouvement qui ramène à un même point, alors ce texte parle de cette « douleur du retour » qu’est la nostalgie. Soit dit en passant, le mot a été fabriqué, au XVIIIe siècle, par… un Suisse ! De fait, vers quoi se retourne ce texte sinon vers lui-même ? De la révolution, Froger ne retient que la circularité. Mais quoi de plus clos qu’un cercle ? Excepté la morale voltairienne sur l’air « cultivons notre jardin », tout se replie et s’éloigne de nous. D’excellente facture, ce capiton ne laisse rien résonner avec nos temps. Voilà donc une chose bizarre que ce livre tourné vers sa propre forme et les « hier ». Il en est comme exhumé. Walter Benjamin appelait à « attiser dans le passé l’étincelle de l’espérance. » Pas de ça ici. Les brandons 1789 et Godard trempent dans l’eau du pastiche. Et de leurs feux subversifs ne subsistent que de jolies volutes.

Ulysse Baratin

À la Une du n° 18

La carte des livres