Avec Rousset, penser l’empreinte des camps

Il faut tout entreprendre pour que la mémoire de certains hommes ne s’efface pas. C’est ce que nous devons du moins à celle de David Rousset (1912-1997). Non seulement à cause de son combat d’hier contre la violence concentrationnaire, d’où qu’elle vienne, mais surtout parce que nous sommes peut-être mieux en mesure aujourd’hui de comprendre que son œuvre dépasse la situation qui l’a vu naître, pour éclairer celles de maintenant et de demain.


David Rousset, La fraternité de nos ruines. Écrits sur la violence concentrationnaire 1945-1970. Édition établie et présentée par Grégory Cingal, Fayard, 394 p., 22 €.


On se souvient que Perec opposait volontiers les récits de Rousset, et notamment Les jours de notre mort, jugés d’un descriptif incapable de faire entrer dans l’expérience des camps, à L’espèce humaine, dont les choix narratifs portaient au cœur de l’épreuve : aujourd’hui, alors que seul le second livre semble être passé au statut de classique, on peut réévaluer les deux ouvrages de 1947-1948, L’univers concentrationnaire et Les jours, comme allant plus loin que la seule tentative de décrire une expérience. L’œuvre de Rousset offre bel et bien une forme d’analytique du paradigme concentrationnaire affectant durablement les sociétés dites modernes. Si Antelme répond à la question « qu’est-ce que l’homme ? », Rousset déploie toutes les conséquences de l’introduction du concentrationnaire dans les sociétés.

Certains des textes rassemblés dans La fraternité de nos ruines sont connus, d’autres sont inédits, comme une longue critique de Sartre intitulée « Les honnêtes imposteurs » par Grégory Cingal. Ils sont issus du fonds Rousset conservé à la BDIC (bibliothèque de documentation internationale contemporaine) de Nanterre et sont une aide précieuse dans ce travail de relecture. Le recueil se construit d’abord autour des virulents débats suscités par le fameux appel de novembre 1949 (dont une des expressions a été choisie comme titre général de l’ensemble), appel dans lequel Rousset appelait ses camarades déportés à créer une commission internationale d’enquête sur les camps soviétiques.

La gauche communiste ou proche du parti accusera l’initiateur de cette enquête de trahir et de gravement menacer la patrie des prolétaires au moment où le capitalisme américain a juré sa perte. Au sein des amis déportés la solidarité ne résistera pas à la confrontation de ce qui paraît, de part et d’autre, comme l’enjeu central. La rupture avec Robert Antelme – dont le livre reproduit l’échange de lettres –, notamment, affectera Rousset de manière durable. Malgré le retentissent procès contre les Lettres françaises, l’auteur des Jours de notre mort continuera obstinément son combat et réussira à fonder en 1950 la commission internationale contre le régime concentrationnaire (CICRC). Elle produira des rapports aussi bien sur la Chine que sur l’Espagne franquiste ou encore l’Algérie. C’est autour des travaux de cette commission que se groupent les textes de la deuxième partie du livre édité par Grégory Cingal.

On prend ainsi conscience que l’œuvre de Rousset peut se comparer au travail de Viktor Klemperer, le philologue, sur la langue. Les observations de l’auteur de LTI ne prennent pas en compte seulement le processus de destruction de la langue allemande par le nazisme. L’intention va bien au-delà en parvenant à déterminer l’origine de la novlangue construite par l’idéologie : un mixte entre le technique (entendu comme mécanique) et le biologique. Et, surtout, Klemperer nous fait toucher du doigt que la langue que nous parlons aujourd’hui en a été infectée incurablement. C’est également, me semble-t-il, le sens de la tâche que s’était fixée David Rousset à l’échelle du système social tout entier. À la lumière de ces textes, on peut identifier deux questions qu’ils nous posent parce qu’ils se les posent : celle de la responsabilité des « survivants », celle du statut exact du « concentrationnaire ».

Dans une lettre à David Rousset qui suit de peu l’appel de novembre 1949, Jean Cayrol écrit, devant le spectacle de la division entre les anciens compagnons de déportation, que « aucun n’a voulu accepter d’être survivant par-dessus tout ». C’est ce à quoi son interlocuteur, lui, avait consenti. Mais cette figure du survivant, si importante pour le XXe siècle, à laquelle l’ancien déporté doit se conformer « par-dessus tout », n’est pas celle amplement décrite par Canetti dans Masse et puissance, du survivant se nourrissant de la mort des autres et qui dédie toute son énergie à rester l’unique vivant. Rousset, s’il évoque dans de belles pages la joie de la survivance, comme tous les déportés, connaît bien l’horreur de ce personnage.

Pour lui, l’authentique survivant est « possédé par une vérité particulièrement contraignante », il ne peut « oublier qu’il a vécu dans l’esclavage », il sait avec certitude que « l’institution concentrationnaire est le plus grand abaissement de l’homme, qu’elle ne peut en conséquence être justifiée par rien, que là où elle apparaît la société entre dans des rapports de contrainte de la plus extrême violence et que c’est un crime de prétendre qu’une telle démarche ouvre l’accès à un avenir d’émancipation sociale et de liberté civique » (extrait de « Le sens de notre combat » de 1958). Ce survivant-là n’a pas le visage de la puissance, mais il sert « d’avertisseur d’incendie » pour reprendre la formule de Walter Benjamin ; par son témoignage il parvient à faire partager la vérité de l’expérience des camps à ceux qui ne l’ont pas vécue, il prévient d’un retour toujours possible de l’expérience concentrationnaire, il veut réussir la paix de l’après-guerre là où les sacrifiés de 14 revenus des tranchées ont échoué à empêcher la répétition du conflit.

L’écoute attentive de ce survivant, du témoignage solidaire des survivants, peut seule nous aider à pénétrer l’essence du « concentrationnaire ». Ici, Rousset est encore notre guide sûr. Non qu’il faille tout confondre, que toute répression soit « concentrationnaire », que prison égale camp, etc. De ce point de vue, il nous met en garde avec raison, si l’on songe à ce qui a pu s’écrire sur ce thème. Mais, à l’instar de Klemperer, Rousset nous fait voir comment le « concentrationnaire » a contaminé nos sociétés. Dans une conférence de 1947, dont le texte fut publié l’année suivante dans la revue Caliban sous le titre de « Nous avons été des esclaves » – mais tout se passe comme s’il nous était donné vraiment à lire seulement maintenant – Rousset cherche à caractériser la « société concentrationnaire ».

Il discerne quatre caractéristiques : la première est « géographique », il s’agit d’isoler, de construire des murs toujours plus haut ; la deuxième est spatiale : « réduire au maximum l’espace et loger le plus grand nombre possible de gens dans un espace le plus réduit possible », cette réduction de l’espace est, écrit-il, un « levier de décomposition » ; puis de l’espace, l’on passe à l’action psychologique, qui a elle-même deux composantes : d’abord il faut absolument « convaincre les gens qui sont concentrés [dans l’espace] qu’ils ont perdu la dignité liée à la notion classique d’homme », ensuite, toute cette masse entassée doit vivre dans l’incertitude la plus totale sans jamais savoir de quoi « sera faite l’heure qui vient » ; enfin, ultime caractère : organiser la misère, elle aussi « art de la décomposition sociale ».

Inutile de lasser le lecteur avec de grands commentaires pour reconnaître dans ces traits certains aspects majeurs de nos déséquilibres actuels, « l’extension des rapports de contraintes à l’échelle planétaire ». Non que le « concentrationnaire » soit partout, mais du fait qu’il a été pensable et possible une fois – et peu importe ici qu’il faille ou non le faire remonter à la fin du XIXe – il a laissé sa marque, comme une maladie mal soignée qui resurgit de manière moins violente et différente.

Nous qui n’avons pas subi l’expérience des camps, nous devons tenter de percevoir dans notre chair ce qu’elle a été, apprendre à être des « survivants » authentiques, alors même que nous n’avons pas été morts de cette mort-là, tout entreprendre pour guérir définitivement nos langues et notre être social.


Cet article a été publié en avant-première par Mediapart.

Richard Figuier

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