Le silence bavard de Heidegger

Au moment où un nouveau parti allemand, l’Alternative für Deutschland, dit vouloir réhabiliter le terme de völkisch (populaire), si profondément compromis dans les années trente, au moment où les Allemands s’interrogent sur leur identité, on ne peut pas dire que le livre de notre ami et collaborateur Georges-Arthur Goldschmidt soit dépourvu d’actualité. Cela fait longtemps pourtant qu’il rompt des lances avec les disciples français de Heidegger.


Georges-Arthur Goldschmidt, Heidegger et la langue allemande. CNRS éditions, 240 p., 20 €

Georges-Arthur Goldschmidt, Un Destin. Éd. de l’Éclat, 128 p., 12 €

Michel Kerautret, Un crime d’État sous l’Empire : L’affaire Palm. Vendémiaire, 228 p., 18 €


La thèse, polémique, de Georges-Arthur Goldschmidt est que, dès 1927, dès Sein und Zeit, la langue de Heidegger a fait entendre, pour qui a des oreilles (allemandes) pour entendre,  des « inflexions révélatrices » et révèle une parenté étroite avec la LTI, la Lingua Tertii Imperii décrite par Victor Klemperer, en d’autres termes la langue totalitaire du Troisième Reich, la langue des nazis. Et – second volet de sa thèse –, après guerre, faute de reconnaître sa responsabilité, d’exprimer des regrets, de montrer qu’il aurait mesuré la portée des événements, Heidegger s’enferme de plus en plus dans une langue autoritaire et provinciale, archaïque et péremptoire, notamment dans les textes qui ont le plus marqué les esprits en France comme ceux sur la technique.

Heidegger a souvent exprimé avec une naïve arrogance une conviction, que Goldschmidt s’empresse de démolir : le caractère spontanément et naturellement philosophique de l’allemand, le privilège spéculatif de la germanité. Bien au contraire, Goldschmidt prend plaisir à mettre en évidence la simplicité un peu rustique d’une langue qui, avec 2 500 radicaux et une foule de petits préfixes (auf, zu, ab, etc.), peut créer par agglutination une série sans fin de mots évocateurs (comme « Regenbogen », « arc de pluie », là où nous disons “arc-en-ciel”). Une langue qui ne généralise pas, qui n’est pas abstraite, et qui a toujours le souci de déterminer le lieu de la pensée, de préciser le mouvement, et ses modalités, gehen (à pied), fahren (en voiture), wandern (aller sans but fixe), rennen (courir), d’indiquer les situations, stehen (être debout), etc. Une langue qui fait intervenir le corps vivant, le Leib, qui s’est forgée dans les chorals luthériens, musicalement. Mais ces structures, qui assurent une abondance extraordinaire, presque infinie, de vocabulaire, à partir d’un nombre limité de termes primitifs, ne peuvent prétendre avoir – dangereuse illusion – un contact direct avec le réel, avec la vérité. Et la « germanité » qui s’incarne dans cette langue ne peut, elle non plus, prétendre à l’exclusivité de la « question de l’être » ; la Forêt-Noire pas plus que Paris ou Oxford…

Georges-Arthur Goldschmidt est bien placé pour nous éclairer sur ce point, lui qui, né en 1928 à Hambourg, dans un milieu de la bourgeoisie protestante juive assimilée, a dû fuir adolescent l’Allemagne hitlérienne et se réfugier en France, en Haute-Savoie, pour, après la guerre, devenir citoyen français, en 1949, professeur d’allemand amoureux de Molière et écrivain, toujours entre deux rives. Un passeur. Un « destin » qu’il rappelle dans un nouveau livre de réflexions, où il dit se sentir, depuis ces années noires, frappé d’une « mystérieuse interdiction d’exister ».

Aussi bien Georges-Arthur Goldschmidt se bat-il depuis longtemps avec la perversion de l’allemand qu’il perçoit dans la langue de Heidegger. Un corps-à-corps. Une contestation fiévreuse. Un réquisitoire. Certes, il rend un hommage un peu contraint – « lip service », diraient les Anglais – à la grandeur « inaugurale » de l’« immense » pensée de Heidegger. Il ne critique pas son projet de renouvellement critique de la métaphysique, de rupture radicale avec les anciens cadres de la  pensée rationnelle, mais c’est pour condamner d’autant plus sévèrement sa corruption, le moment où, en 1933-1934, l’influent professeur se met au service des nazis et surtout, après 1944, quand, lui semble-t-il, les facilités offertes par l’allemand dans la création des mots font que la pensée tourne à vide, et s’effondre dans un charabia que Goldschmidt a tôt fait de parodier (« Das Ding dingt »). Ce verbalisme sonore serait en fait chez Heidegger la conséquence tragique d’un « silence panique » devant l’impossibilité pour lui de faire face à la réalité de l’extermination et du nazisme sans devoir reconnaître une compromission politique avérée. Il ne renie rien, biaise sans cesse, dans quelques rares entretiens, mais sa langue – pour une oreille allemande, rappelle Goldschmidt aux Français trop vite séduits – se ferme, se fige, se paralyse : dans le bavardage paradoxal des dernières conférences et des derniers essais se laisse deviner une véritable aphasie.

Georges-Arthur Goldschmidt ne se contente pas de cet affrontement avec l’allemand de Heidegger, dans un essai où abondent les termes allemands qu’il doit traduire et expliquer, avec leurs connotations politiques ou idéologiques, et qui suppose, pour être lu, quelques rudiments de la langue. Même si les séminaires qui ont fourni la substance de ce livre [1] auraient peut-être gagné à être davantage réorganisés – mais qui peut vouloir organiser et encadrer la colère et l’imprécation ? –, ils offrent en sus les éléments historiques pour comprendre d’où viennent, chez Heidegger et dans toute une tradition de pensée réactionnaire et conservatrice, le refus des Lumières, la critique virulente de la sèche raison, au nom de la tradition, du terroir, du local (la Bodenständigkeit) et l’exaltation passionnée de la nation allemande, jusqu’à la frénésie guerrière d’un Jünger. Et il faut reconnaître ici que les Français portent une part de responsabilité dans cette évolution catastrophique.

C’est en effet vers 1806 que semble se briser quelque  chose dans les relations entre l’Allemagne – alors dépourvue d’expression politique nationale, « le pays des penseurs et des poètes », pour Mme de Stäel – et la « Grande Nation » admirée de 1789. Les guerres napoléoniennes, les défaites des princes, l’occupation militaire, avec ses brutalités, l’humiliation des petits États, la fin d’un Saint-Empire vermoulu, ont nourri un ressentiment nationaliste, anti-français, dont Fichte s’est fait l’écho dans ses Discours à la nation allemande (1807-1808) et qui n’a cessé de croître tout au long du siècle, au désespoir des meilleurs esprits comme Heine, Goethe et Nietzsche.

Tout commence, dirait-on, avec l’affaire Palm. Goldschmidt y fait allusion, et l’historien de la Prusse Michel Kerautret a réuni tout un dossier à ce sujet. Un événement minuscule dans le contexte de ces guerres meurtrières et pourtant à forte charge symbolique. Palm est un modeste éditeur-libraire de Nuremberg soupçonné à tort d’être l’auteur d’un libelle contre l’occupation française, L’Allemagne dans son profond abaissement, qui pouvait être lu comme appelant à la résistance civile, et même armée, contre les troupes françaises. Un conseil de guerre le condamna à mort, sur les ordres directs de Napoléon, inquiet des menées autrichiennes en Bavière et en Souabe, et le petit libraire fut fusillé sans tarder. Pour l’exemple. Mais, bien plutôt, cet acte suscita rapidement l’indignation et la colère, et alimentera le ressentiment à l’encontre des Français. Aussi peut-on considérer que ce « crime d’État » fut d’abord une faute politique aux conséquences durables et considérables. Michel Kerautret, en historien, est plus prudent, mais le souvenir de cette exécution d’août 1806 ne fut pas étranger à l’enthousiasme nationaliste des Allemands de 1813 – à l’exception de Goethe – et Hitler se servit encore du martyre de Palm dans sa propagande. Il est vrai que Palm avait été fusillé par les Français dans la petite ville de Braunau am Inn, à la frontière austro-allemande, qui a la sinistre particularité d’être la ville natale de Hitler…


[1] Il s’agit, semble-t-il, des séminaires du Collège de philosophie, de 2004 à 2008.
Retrouvez notre dossier sur Martin Heidegger en suivant ce lien.

Jean Lacoste

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