La princesse et le jardinier

Le dernier roman de Salman Rushdie, son douzième, se présente comme une série de récits fabuleux et une allégorie politico-philosophique. Le titre, Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, nous renvoie bien évidemment aux contes des Mille et une nuits, tandis que la célèbre gravure de Goya en page de garde, Le Sommeil de la raison annonce quelque méditation sur les monstruosités qui menacent lorsque, etc.


Salman Rushdie, Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits. Traduit de l’anglais par Alain Meudal, Actes Sud, 320 p., 23 €.


Ce roman, un des plus courts de l’auteur, mais qui paraît parfois bien long, est raconté par une voix non identifiée « vivant » un millier d’années après nous. L’histoire se déroule sur une période de deux ans, huit mois et vingt huit nuits (les 1001 nuits) au cours desquels une guerre des mondes fait rage. Elle a été causée par quatre jinns « obscurs » qui ayant quitté le Peristan, royaume où ils demeurent habituellement à paresser ou copuler, se sont infiltrés sur terre pour tyranniser et asservir les humains. Heureusement une grande princesse des jinns, Dunia, qui fut autrefois l’amante dans l’Andalousie du Moyen-Age d’Ibn Rush (Averroès) et qui a encore gardé quelques faiblesses pour l’humanité, décide de contrecarrer leurs ignobles projets. Huit cent ans plus tard, elle revient donc sur terre pour mobiliser contre eux certains de ses arrière-arrière-arrière etc. petits enfants… et elle en a beaucoup puisqu’à chaque accouchement terrestre -du temps qu’elle vivait avec son savant philosophe- elle produisait des portées de huit à dix-neuf nouveaux-nés.

Quatre de ses descendants vont plus particulièrement agir avec elle : un compositeur britannique, un dessinateur indien de bande dessinée et une femme fatale. Le quatrième qui joue le rôle principal dans le roman est un jardinier, natif de Bombay, habitant New York, M. Geronimo. Il a au début du livre été frappé par une des nombreuses « étrangetés » causées par l’arrivée des jinns : il se trouve en état de lévitation. Ceci pour nous signaler qu’avec la prise de pouvoir des « génies sombres », plus ou moins disciples de Ghazali (un théologien qui fut en son temps l’ennemi d’Ibn Rushd), les lois longtemps acceptées comme étant celles qui gouvernaient la réalité ne fonctionnent plus. Se déchaînent ainsi sur le monde humain -outre la lévitation- le terrorisme, la corruption et les catastrophes climatiques.

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Heureusement après des allers et retours New York, Bombay, Londres… effectués en « urnes volantes » ou Dieu sait quoi, après une série d’actions explosives, pleines de bruits et d’éclairs, la victoire est accomplie. Pour finir, un épilogue débarbouillé du trait appuyé et coloré des films d’animation ou de la bande dessinée qui caractérise l’ensemble du roman nous aquarelle un univers doucement ironique d’utopie. Le lecteur est ramené, au « présent », c’est à dire au XXIIe siècle, période sans guerre et pleine de bonheur car elle n’a plus aucun besoin ni de foi ni de religion. « Cela fait des centaines d’années que nous avons la chance d’habiter ce dont rêvait M. Geronimo … : un monde pacifique et civilisé dans lequel nous devons cultiver notre jardin en sachant qu’il ne s’agit pas là d’une défaite, comme pour le pauvre Candide de Voltaire, mais de la victoire de ce qu’il y a de meilleur en nous sur notre part d’ombre. »

La félicité dont jouit le XXIIe siècle est cependant un peu étrange, ajoute Rushdie en bon ironiste : en effet avec la paix et la prospérité, nous avons cessé de rêver et sombrons dans le sommeil « sans que le théâtre de la nuit puisse commencer ses représentations imprévisibles », alors que, toutefois, « parce que nous ne sommes pas totalement débarrassés de notre perversité, nous aimerions faire des cauchemars. »

Somme toute, résumé de cette manière, et d’ailleurs tel que le présente dans ses interviews Salman Rushdie, Deux ans, vingt-huit mois et huit nuits, pourrait être un roman luxuriant, drôle, s’intéressant aux pressantes questions du jour. Mais il ne tient tout à fait ni les promesses de son auteur ni celles de ses discours commerciaux d’accompagnement. D’abord son foisonnement n’est pas celui des Mille et une nuits, mais celui d’une absence d’organisation et de désherbage – comme le personnage de Geronimo aurait pu le faire remarquer tant ces deux activités sont, on le sait, essentielles au bon épanouissement des œuvres plantées ou écrites. Et donc ici la loquacité, les capacités à enchanter que possède souvent Salman Rushdie tournent parfois, sous le coup d’un emballement incontrôlé, à vide.

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Illustration de Maud Roditi pour En attendant Nadeau

La multiplicité d’histoires n’est d’abord pas si multiple : le lecteur rencontre des brimborions narratifs, des semis qui si tôt installés sont laissés à l’abandon. De surcroît plutôt que des histoires ce sont des scènes, des considérations générales, des digressions, des listes qui envahissent les pages… elles peuvent ravir par leur verve ou plonger dans la lassitude. Les personnages, hormis les deux super-héros, Dunia et Geronimo, sont eux aussi, après présentation, souvent délaissés, et font se demander, étant donné qu’ils ne jouent ensuite aucun ou peu de rôle dans le récit, pourquoi ils ont été introduits. Quant au débat censé être au cœur du livre, celui entre la raison et la superstition, entre les forces claires et obscures à l’intérieur de l’homme, entre la mutabilité et le statisme, mené mollement par la voix narrative et par Ibn Rushd et Ghazali (sous forme de poussière dans leurs tombes), il est intellectuellement assez rabougri.

Le résultat est donc curieusement que Deux ans, vingt-huit mois et huit nuits parvient à la fois à être boursoufflé et étique, statique et emballé, aussi plein de bings et de bangs que de pétards mouillés, ambitieux et anodin. C’est seulement lorsque Salman Rushdie parle de Geronimo, un personnage de toute évidence fort proche de lui, qu’on sent une réelle nécessité littéraire s’imposer et un souffle vraiment revigorant se lever. Geronimo, jardinier sexagénaire et fourbu, énonce pourtant pour lui même ce qui est en général l’idéal littéraire de Rushdie, ici non atteint : «  La vastitude, l’inclusivité, le tout-en-même temps, la largeur, la profondeur, l’ampleur… » Espérons donc que, tout comme la bonne princesse des jinns, Dunia, vient redonner à Geronimo la possibilité de vivre selon ces valeurs, une quelconque visitation – magique ou non – permettra à Salman Rushdie de produire un treizième roman (quel bon chiffre) à la hauteur de certains de ses précédents et de ses ambitions.

Claude Grimal

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