Un père fatigué

Le bon fils est un récit étrange et saisissant dans son propos comme dans sa forme. Deuxième roman de Denis Michelis, après La chance que tu as, publié chez Stock en 2014, Le bon fils confirme l’habileté de son auteur à rendre sensible la violence du langage, dans une langue épurée et légère, ce qui n’est sans doute pas le seul paradoxe de ce texte.


Denis Michelis, Le bon fils. Éditions Noir sur Blanc, collection « Notabilia », 216 p., 17 €.


Un fils et son père à la campagne. Un mauvais fils et un père fatigué. Par son travail, par sa toux, par son mauvais fils. Une mère dont on ignore à peu près tout, si ce n’est qu’elle est partie, lasse elle aussi sans doute d’avoir un mauvais fils, et qu’elle a préféré « redistribuer les cartes de son existence. »

Heureusement, pour les mauvais fils, il y a le lycée et ses professeurs, dispensateurs de savoirs et d’avenir, les camarades de classe qui eux sont des bons fils, et qui ne rechigneront jamais à rappeler à Albertin, puisqu’il s’appelle (peut-être) ainsi qu’il n’est qu’un mauvais fils. Le lycée et son équipe (involontairement) désopilante de professeurs, ces professeurs qui, ne l’oublions pas « ont sacrifié leurs plus jeunes et plus belles années afin de se perdre dans les méandres de fastidieuses études, à présent c’est à leur tour de vous lâcher dans le labyrinthe de la connaissance. À vous de trouver la sortie. Gloire à l’éducation nationale, joyeux Noël et bonne année. (salve d’applaudissements, standing ovation !) » ne suffisent pas à sortir ce mauvais fils de sa condition de mauvais fils.

Le salut débarque dans le pavillon, au début du deuxième acte « (Perturbation) », sous les traits de Hans, un « homme charpenté comme il faut », face auquel Albertin fait « triste figure » avec ses cuisses semblables à des « pattes d’oiseaux ». Et Hans, cet étrange personnage surgi de nulle part, s’installe avec le père et le mauvais fils, et transforme, pour le meilleur ( ?) le quotidien de l’un et de l’autre, usant de moyens sans doute fort discutables, mais il ne faut reculer devant rien, n’est-ce pas, pour transformer un mauvais fils en bon fils. Le troisième acte (« Confession ») sera celui de la consécration, qui n’est pas forcément là où le lecteur l’attend, encore que Denis Michelis sème dans son texte quelques indices qu’une lecture attentive ne laissera pas filer.

Le bon fils est un texte salutaire parce qu’il parvient, dans une forme relativement courte et épurée, où l’ironie, omniprésente, semble (à première vue) assez légère, à rendre compte de plusieurs formes de violence qu’on néglige, qu’on oublie, ou qu’on refoule, tout simplement. La chance que tu as évoquait déjà cette question de la violence, au travail, et soulevait aussi celle de la jeunesse sur laquelle semblent peser de tout leur poids les pressions sociales et institutionnelles, largement relayées par les parents. Pour cela, l’auteur maîtrise parfaitement l’entrelacement des discours, créant un jeu polyphonique souvent savoureux et cruel.

Dans Le bon fils, Denis Michelis semble se concentrer davantage sur le rôle que les parents jouent, ici le père comme la mère, puisqu’elle ne semble pas, malgré son absence, exempte de toute responsabilité. Quel fils est-on prêt à accepter ? Quel père peut-on supporter ? Cette double interrogation (l’une ne peut sans doute aller sans l’autre) sous-tend le récit dans son entier. Le (mauvais ?) père et le mauvais fils se livrent une guerre impitoyable : l’un est fatigué et hypocondriaque : « Puis il se met à tousser, tu vois : tu me fais tousser. Un jour tu me tueras. A la bonne heure. », l’autre est un adolescent un peu paresseux, un peu obsédé par les filles et le sexe, un peu ridicule parfois, mais surtout très seul.

L’intrusion, réelle ou imaginaire, du mystérieux Hans, bouscule le quotidien de ces deux hommes, l’un en devenir, et l’autre en passe d’avoir été, déjà. On pense, peut-être, à Théorème, de Pasolini, où le jeune homme à la beauté divine s’est transformé en homme mûr au charisme affirmé. Il aura pour mission de devenir le nouveau père, de transformer le mauvais fils en bon fils, et peut-être aussi de transformer le père en homme enfin épanoui, grâce aux multiples séances de peinture dans la cave, cave évidemment interdite à l’enfant qui est ici encore le lieu de tous les fantasmes, jusqu’au fantasme ultime, celui qui clôt le récit.

L’auteur joue avec les codes du conte, flirte avec le fantastique, donne au récit des accents oniriques, et interroge inlassablement notre rapport à la réalité et à la littérature. Le livre n’est pas seulement une critique sociale (l’école et son injonction à réussir, coûte que coûte, qui crée d’ailleurs un paradoxe assez hilarant avec la médiocrité de ceux qui professent), il est aussi une réflexion intime et profonde, parfois assez troublante, sur les désirs qui nous animent, sur notre capacité à vivre avec nos fantasmes, et sur le rapport que ceux-ci entretiennent avec la réalité que nous construisons.


À la une © Héloïse Jouanard

Gabrielle Napoli

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