Hommage au Grand Jeu

Le Grand Jeu, mouvement artistique aux allures surréalistes, né à Reims en 1922, avant de s’incarner à Paris en 1927 dans une revue de ce nom, a eu une vie courte, rendant l’âme en 1932. Pourrait-on le ressusciter ? C’est le rêve de l’énigmatique Denis Strulevitch Marrisson, fondateur de Souffle, proto-revue pour les grands joueurs du XXIe siècle.


Denis Strulevitch Marrisson, Le Souffle. Félicia-France Doumayrenc, 160 p., 13€.


Qui est Denis Strulevitch Marrisson ?

Aucune information sur la Toile ne peut nous éclairer sur l’identité de l’auteur. Mes associations libres – j’essaie de jouer ! – m’emmènent sur la piste du chanteur des Doors, brièvement Parisien et, comme les membres du Grand Jeu, devenu muet avant l’âge de trente ans après une fulgurante période créative.

Strulevitch Marrisson, qu’a-t-il en commun avec le compositeur de Love Her Madly ? D’abord, une passion débordante pour la gent féminine, exprimée dans des fragments poétiques marqués par un langage sensuel et cru :« J’imagine aisément nos corps emboîtés, mes deux mains envoûtées malaxant avec force et délice cette partie privilégiée de ton anatomie cachée. Ta chevelure drue, coupée courte et noire, suggère une toison épaisse et dure, du même acabit, cachant une antre accueillante dont la pureté de rose n’a égal que la blancheur laiteuse de ta jeune peau. »

Mais l’érotisme n’est qu’anecdotique, l’auteur vise des objectifs plus élevés, rien d’autre que d’insuffler la vie à la revue du Grand Jeu, dont seulement trois numéros ont été publiés. Une lecture de Souffle (ce recueil fin et charnel fonctionne comme premier numéro d’une nouvelle revue) laisse l’impression qu’on a affaire à un amateur éclairé, un bibliophile ayant enfin sorti, l’âge mur arrivé, le livre de sa vie.

strulevitch marrisson le grand jeu

Dans un texte nourri de correspondances, Strulevitch Marrisson superpose deux notions du terme « bibliothèque », l’une concrète et l’autre abstraite. A ce propos, il cite le poète Marcel Havrenne : « Il avait lu tant de livres et retenu tant de choses que pour mettre un peu d’ordre dans ses pensées, il était contraint de ranger sa bibliothèque. »

Le réel et l’imaginaire continuent à se chevaucher tout le long du Souffle. N’est-ce pas le propre de tous les mystiques ? Quant à Strulevitch Marrisson, sa révélation a eu lieu dans l’appartement de son enfance : lorsque l’un de ses parents « piochait » un livre dans la bibliothèque qui occupait tout un pan de mur dans leur grand salon-salle-à-manger, le jeune garçon comprenait qu’il était devant la « présence du sacré. »

La structure du Souffle est difficile à appréhender, illogique, biscornue, digne de l’esprit surréaliste, même si les membres du mouvement avaient résisté aux tentatives d’André Breton de les coopter. Le chapitre initial consiste en un manifeste, suivi par une méditation sur les obstacles qu’affronterait un tel projet éditorial aujourd’hui.

Après la partie théorique, le lecteur ressent le souffle de Strulevitch Marrisson, grand joueur à l’époque digitale. Voici quelques fragments :

Je voudrais prononcer la phrase qui tue.
Toujours ce même être sans goût pour rien mais avec une immense envie de tout.
Un rien me pèse.
Quant à moi, plutôt que d’avancer vers un centre, le vif du sujet, je procède par glissements successifs latéraux, de telle sorte que j’évite soigneusement le nœud de toutes les questions.

Une question qui n’est jamais complètement explicitée – heureusement – est celle du fondement idéologique du proto-mouvement. Strulevitch Marrisson évoque la révolte qu’il porte « comme un fleuve transporte la lave en fusion sous la gangue solide des roches » et son désir de « provoquer un cataclysme de la pensée en forme d’aile de papillon ou de grain de sable, de poussière d’étoile. »

En attendant, il déplore la « vaste machination, dont chacun se rend complice (qui) tend à rendre les mots plus légers, sans consistance, inopérants. » On ne pourrait qu’être d’accord !

À la fin de Souffle, touché par l’idéalisme du projet, le lecteur aura envie, à l’instar des pèlerins au cimetière Père Lachaise, de crier haut et fort : Marrisson lives.

Steven Sampson

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