Entretien avec Abdelaziz Baraka Sakin

Installé à Salzburg, en Autriche, Abdelaziz Baraka Sakin écrit des romans tout en faisant des traductions pour les demandeurs d’asile. Lui-même est un exilé depuis qu’il a dû quitter le Soudan en 2009. L’auteur du Messie du Darfour, accompagné de son traducteur Xavier Luffin, était de passage à Paris en septembre.

baraka sakin le messie du darfour

Abdelaziz Baraka Sakin

Quelle place a Le Messie du Darfour dans votre œuvre ?

Je considère mes romans de la même manière qu’un père considère ses enfants : ils sont tous différents, mais chacun a de la valeur pour moi. Mais ce roman est différent des autres, à la fois parce qu’il traite directement de la guerre du Darfour et parce que la construction de la narration lui est propre. Je n’ai pas écrit les chapitres l’un à la suite de l’autre, dans une continuité temporelle. J’ai travaillé à partir de thèmes, puis le texte est né en assemblant les chapitres écrits indépendamment – en commençant par ceux qui sont au centre du livre. Le Messie du Darfour a aussi une particularité en ce qui concerne la langue.

J’utilise deux niveaux de langue différents : d’un côté la narration principale en arabe, de l’autre ce que dit le messie, qui est inspiré de la langue des textes sacrés. On trouve peu de dialogues dans ce roman, ce qui n’est pas le cas de mes autres romans où j’utilise les différents dialectes arabes du Soudan. Chacun de mes romans parle d’un sujet différent. Dans celui-ci, l’idée était de parler de la vie de l’homme pendant la guerre et surtout de l’influence de la guerre sur la société, sur la manière dont les hommes en viennent à se comporter en temps de guerre. Quelque part, c’est le hasard qui m’a poussé à écrire ce roman. J’ai été amené à travailler au Darfour dans le cadre d’un projet humanitaire, où je devis former les belligérants au droit international. Sur le terrain, j’ai vu et entendu des choses qui ont fait naître l’idée d’écrire quelque chose sur le sujet.

À propos de la construction de ce livre, cette affaire de prophète n’est qu’une histoire parmi toutes les autres qui composent ce roman. Pourquoi est-elle au centre ?

On peut avoir l’impression que le messie n’a qu’un rôle secondaire. Mais si on regarde bien, l’idée de prophétie apparaît chez d’autres personnages. C’est un enracinement dans la culture soudanaise, où il y a une série de traditions et de récits qui parlent de prophétie. A différentes périodes de l’histoire, beaucoup de personnages locaux au Soudan ont prétendu être des prophètes. Et puis, après la parution de ce livre, dans la ville d’El Fasher, un homme a même prétendu être « le messie du Darfour ». Je ne considère pas que la solution pour le Soudan soit un prophète, la solution sera politique. C’est une métaphore de la démocratie à venir.

Le Soudan est fait de nombreuses langues. Quelle est la vôtre, ou les vôtres ?

Ma langue maternelle est l’arabe, c’est celle que je parle au quotidien. Mais ma mère parlait aussi le bilala et mon père le masalit, parlées dans deux régions du Soudan, et je les connais aussi un peu. J’ai des notions d’amharique et de tigrinya, car la région où j’ai grandi est frontalière avec l’Ethiopie et l’Erythrée où on parle ces langues. Et puis, je parle un peu anglais et allemand depuis que je vis en Autriche…

Quel est votre rapport à toutes ces langues lorsque vous écrivez ?

Les langues ont une influence très forte dans ma manière d’écrire. Dans The Jungo [1], j’utilise les différents dialectes arabes du Soudan. Certains personnages parlent un dialecte, d’autres personnages en parlent un autre : le lecteur soudanais peut identifier leur origine en fonction. A cela j’ai ajouté des mots en amharique et en tigrinya, car l’action se passe dans cette région frontalière. Je n’utilise pas de langue de manière gratuite, je le fais de manière consciente, c’est le résultat d’une réflexion. Je considère que la langue fait partie de chacun de mes personnages. Une langue véhicule des idées et des éléments culturels particuliers. Donc utiliser la langue permet de construire les personnages. Il y a même des cas au Soudan où certains mots sont utilisés soit par des hommes, soit par des femmes ! Il m’arrive aussi d’utiliser des mots anciens ou utilisés dans certaines régions. Ce n’est pas seulement un jeu, il y a dedans une dimension sociale et psychologique là-dedans.

Dans le roman, il y a un village appelé Khourbati, qui signifie « exil ».

Oui, c’est l’une des étymologies de ce nom. Mais quand j’ai écrit cela, je ne pensais pas à l’exil. C’est peut-être une ironie du sort, voire une vengeance de la part de mon roman, qui me punirait d’avoir utilisé ce mot…

Qu’est-ce que l’exil a changé dans votre écriture ?

Je sens une forte pression psychologique et sociale, car je ne suis pas habitué à vivre en dehors du Soudan et je n’ai pas encore d’organisation personnelle. Je me rends compte que l’exil n’est pas seulement géographique, c’est aussi une autre manière de concevoir le temps et d’appréhender la langue. Cela donne un sentiment d’isolement complet, qui est renforcé par le fait de mal connaître l’histoire locale européenne. Pour un écrivain, il faut avoir un certain équilibre personnel pour être capable d’écrire.

Que s’est-il passé pour que vous ne puissiez plus revenir dans votre pays ?

Suite à la parution de mes livres, j’ai été emprisonné à plusieurs reprises, on m’a menacé, on m’a frappé. Surtout, je devais signer un document disant que je n’écrirai plus une ligne. Forcément, pour un écrivain, c’est une impasse ! Tous mes livres sont interdits au Soudan, ils circulent sous forme d’éditions pirates dont je ne retire rien. J’ai été privé de numéro national, ce qui fait que je ne peux pas réclamer mes droits de citoyen. Tout cela m’a poussé à quitter le pays. La raison est clairement politique : le gouvernement soudanais a un projet culturel fondé sur la promotion de l’identité arabe et islamique du Soudan. Or, le Soudan n’est pas seulement cela. Quand on lit mes romans et mes prises de position, on voit que je suis opposé à ce projet puisque je parle de la variété culturelle et religieuse du pays. On peut croire que c’est parce que je parle de manière directe du sexe, mais ce n’est qu’un prétexte. Le grand écrivain Tayeb Salih en parle aussi et il n’est pas interdit. Et puis, il faudrait interdire de nombreux textes arabes, en commençant par Les Mille et une Nuits

Quels livres vous ont-ils marqué en tant que lecteur ?

Le premier livre étranger que j’ai découvert quand j’étais enfant était les Histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe. Pour la construction de ce roman, j’ai été très influencé par Le prophète, du poète palestinien Khalil Gibran, mais aussi par l’Ancien et le Nouveau Testament, par la poésie de Walt Whitman, qui a un aspect narratif puissant, et par Alain Robbe-Grillet et Henri Michaux. Chez eux, le lieu peut prendre la place du personnage, la description prend le pas sur la narration, j’aime beaucoup ça.

Pour qui ou pour quoi écrivez-vous ?

J’écris pour moi-même, plus particulièrement pour me débarrasser de la peur que m’inspire la guerre. Tous mes romans ont un lien avec la guerre, d’une manière ou d’une autre. Celle du Darfour ou celle qui a eu lieu avec le Soudan du Sud. Ecrire sur la guerre me permet d’exorciser cette peur.


  1. The Jungo. Stakes of the Earth, traduit en anglais et publié en 2015 chez Africa World Press. À paraître en français chez Zulma.
Dans le cadre de notre partenariat, cet article a été publié en avant-première dans l’édition payante de Mediapart.

À la Une du n° 17

La carte des livres