Edward Albee, dernier acte

Pour le grand public, le nom d’Edward Albee restera associé à sa tragédie Qui a peur de Virginia Woolf ?, jouée On Broadway de 1962 à 1964 et reprise encore la saison dernière à Paris. Mais Albee est également l’auteur d’une trentaine d’autres pièces, qui vont du théâtre de l’absurde à l’hommage, de l’autobiographie à l’adaptation. Très prisé en Europe, d’une ambition extrême pour son art, il demeure l’un des classiques du théâtre américain du XXe siècle.

Edward Franklin Albee III s’est éteint le 16 septembre, à 88 ans, dans sa maison de Montauk à Long Island, N.Y., après une courte maladie et au terme d’une brillante carrière d’auteur dramatique, complétée de mises en scène et de semestres d’enseignement à l’université. Il a toujours œuvré pour former à l’exigence esthétique et à la lucidité, sans avoir jamais l’appui des critiques new-yorkais qu’il compare plaisamment à Attila le Hun.

Né le 12 mars 1928, il est rapidement adopté par Frances et Reed Albee : elle a été mannequin, il est entrepreneur de spectacles de vaudevilles, ils vivent dans l’opulence à Larchmont, N.Y. Enfant choyé, lycéen rebelle mais cependant décrit dans ses bulletins comme « jeune homme hors du commun, d’une extrême sensibilité poétique et esthétique », Edward Albee s’installe en 1948 à Greenwich Village où il écrit poèmes et nouvelles, vivant de petits métiers dont celui de porteur de télégrammes pour la Western Union qui lui fait découvrir la vie multiple d’une société qu’il ne connaissait guère. Une rente versée à sa majorité par sa grand-mère maternelle, qui deviendra Grand Ma, personnage attachant et effronté dans Le tas de sable et Le rêve de l’Amérique, suffit à sa vie de bohême.

À la veille de ses trente ans, il écrit rapidement The Zoo story qui, faute de preneur à New York, est montée en 1959 à Berlin. Cette première production partage l’affiche avec La dernière bande de Beckett, belle parenté qui incite la critique savante à le ranger au rayon de l’absurde avec ses pièces courtes qui participent au rayonnement naissant du théâtre d’avant-garde Off Broadway. À l’époque, la scène classique américaine compte trois auteurs confirmés qui ont réussi à supplanter le répertoire anglais qui dominait depuis les origines (on se souvient que le président Abraham Lincoln, amateur de Shakespeare, a été assassiné en 1865 dans sa loge du théâtre Ford à Washington qui donnait une comédie anglaise). Trois grands noms : Eugene O’Neill (1888-1953), couronné par un prix Nobel en 1936 qu’il reçoit comme une marque de reconnaissance du théâtre américain , puis Tennessee Williams (1911-1983) et Arthur Miller (1915-2005), tous mondialement reconnus.

Vient la bombe de Qui a peur de Virginia Woolf ? Albee en a trouvé le titre griffonné au savon sur le miroir d’un bar de la 10ème Rue et il s’amuse du clin d’œil au « Qui a peur du grand méchant loup ? », « Who’s afraid of the big bad wolf » venue des Trois petits cochons de Walt Disney, c’est-à-dire qui a peur de vivre sans illusions et sans se raconter d’histoires. Cette pièce ambitieuse et forte en trois actes – « Jeux et masques », « La nuit de Walpurgis » et « Exorcismes »-, paresseusement présentée comme une gigantesque scène de ménage sur un campus, prend une véritable ampleur philosophique en traitant du passage de la réalité à la représentation, du fantasme au mythe. Il n’empêche, le succès planétaire de la pièce, relayé par le film de Mike Nichols et ses interprètes Richard Burton et Liz Taylor, va peser dès ce début de carrière, en 1962, comme une brillante médaille olympique au cou d’Edward Albee. Et le voilà désigné en 1967 ambassadeur des lettres américaines avec John Steinbeck pour un voyage en Russie.

Les « Tony Awards », dont le dernier en 2005, décerné pour l’ensemble de son œuvre, les trois prix Pulitzer n’y changeront rien, Woolf continue de tenir la vedette si bien qu’Albee réinvestit l’argent du succès en créant sa fondation pour jeunes artistes. Des affinités avec Tchekhov et Tennessee Williams, des adaptations de textes de Carson McCullers (La ballade du café triste, 1963), de James Purdy (Malcolm, 1966) et de Vladimir Nabokov (Lolita, 1981) dessinent son paysage littéraire. Mais avant tout, il poursuit son inspiration personnelle, adoptant souvent la forme du quatuor ou des distributions restreintes, créant des pièces destinées à pousser le public hors de sa zone de confort et à le provoquer.

La critique va couronner trois pièces : Delicate Balance (1967), histoire d’un couple envahi par ses voisins, Seascape (1975) où brillent deux lézards sur une plage face à deux humains, et Trois femmes grandes (1991), d’abord montée à Vienne, montrant sa mère adoptive à trois âges de la vie pour lui permettre d’aborder son homosexualité, honnie par Frances Albee. Il s’agit là d’une pièce à part, délibérément autobiographique, une sorte d’exorcisme personnel. Albee partagera 35 ans de sa vie avec le sculpteur Jonathan Thomas, disparu en 2005, mais refusera toujours la ghettoïsation de son théâtre.

De pièce en pièce, et il écrit jusqu’à la toute fin de sa vie, résonnent sa voix satirique, voire sa colère dans les journaux, sa volonté de secouer les complaisances, l’inertie et les mensonges. Son ambition expérimentale, son imagination ne font jamais défaut car Albee, l’intransigeant, le transcendant, s’inscrit toujours dans la perspective de la perfectibilité du spectateur ou de l’étudiant. C’est sa manière de s’engager, d’être ce qu’il nomme « un critique social » et d’aborder la résilience de la civilisation. Ses dénouements de choc, ses accès de théâtre de la cruauté visent à secouer la somnolence d’une société qui ne tient pas les promesses de sa Déclaration d’Indépendance.

Pour lui, les États-Unis sont nés d’une révolution et il entend réactiver le ferment, donnant aux personnages principaux de Qui a peur de Virginia Woolf ? les prénoms du premier couple de la jeune république, George et Martha Washington. D’où aussi son hommage à deux grandes artistes américaines, une chanteuse noire, dans La mort de Bessie Smith (1960), et son amie Louise Nevelson au cœur de son atelier de sculpture dans Occupant (2008). Deux pièces aux accents politiques, l’une sur la discrimination raciale, fortement émotive, puisque Bessie Smith meurt exsangue à la porte de l’hôpital réservé aux Blancs, l’autre sur l’enfance de la petite juive russe au milieu des pogroms, ses rencontres et sa venue en Amérique.

Edward Albee aborde hardiment tous les grands thèmes, du sexe à la mort, de l’extase au divin, de l’identité à l’animalité. À cet égard, La chèvre ou qui est Sylvia ? (2002) confirme son intention de mise à nu de nos transgressions érotiques. Le monde du théâtre ne s’y est pas trompé : les meilleurs metteurs en scène – Alan Schneider, John Gielgud, Jean-Louis Barrault – ont immédiatement monté ses pièces, tandis que de grands comédiens – de Michaël Lonsdale à Madeleine Renaud, Edwige Feuillère ou André Dussolier – ont interprété dès la création ses rôles incandescents.

Hors des planches, cet amateur éclairé à l’humour alerte et espiègle a mené une vie élégante et discrète au milieu de ses toiles et de ses sculptures africaines et demeurera pour les amoureux du théâtre tout comme pour le Washington Post « l’auteur de chefs-d’œuvres modernes ». Chacun s’accorde à reconnaître qu’il a profondément marqué et changé le théâtre américain par son tranchant et son refus de la facilité et du futile. « Toutes mes pièces parlent de gens qui ratent le coche, qui s’arrêtent trop tôt et qui déplorent tout ce qu’ils n’ont pas fait ». Pour Edward Albee, l’homme de théâtre a une responsabilité sociale, celle de corriger le tir et de sonner le rappel en urgence.

Liliane Kerjan

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