Cahiers de chantier

Marcher, cultiver, pêcher, écrire son journal – vivre ainsi : c’est le pari et le projet de la narratrice du Grand jeu, le nouveau roman de Céline Minard.


Céline Minard, Le grand jeu. Rivages éd., 190 p., 18 €


Elle s’est trouvé « une belle planque » dans le creux d’une montagne, elle a quitté l’endroit où elle vivait. On devine qu’il s’agissait d’une ville, avec ses bâtiments, ses voies, ses véhicules, et surtout ses humains ; on devine la souffrance, l’amertume, la frustration de cette vie révolue. Elle veut, littéralement, faire sa vie sur ce morceau de roche, malgré les conditions extrêmes. C’est d’ailleurs ce qu’elle recherche en s’y installant : l’extrême, en particulier l’extrême solitude. Revenir à la source, ou tout au moins la trouver. « Vivre : inspirer, expirer, se déplacer, s’appuyer, fabriquer de l’énergie. »

Son refuge n’est pas une cabane mais un « tube de vie », qui ressemble au « fuselage d’un avion posé en équilibre entre le vide et la pierre ». Vous voyez déjà qu’elle n’est pas en pleine nature dans cet abri sophistiqué tout propre, qu’elle a fait construire et où elle s’isole, moins comme Robinson, qui n’a pas choisi de rester bloqué sur son île, qu’à la manière de tous ceux, de plus en plus nombreux dans les sociétés occidentales, qui ont le sentiment de ce devoir impérieux : s’extraire du monde social pour exister, tout quitter, faire table rase. Quasiment sans passé (seuls le souvenir d’un homme armé dans une rue et de fortes doses de LSD traversent le récit), elle mène ce qu’elle appelle un « entraînement » à vivre au présent. À construire, au fil de ses marches, de ses courtes nuits, de ses méditations et de ses travaux agricoles, un long moment de présence.

Ce refuge, ce projet et le journal qu’elle tient constituent chacun à sa manière des chantiers, où travaille dans la douleur comme dans l’émerveillement une femme à la recherche d’une émancipation. Une femme dont l’exigence vire à l’obsession, qui fournit un effort soutenu contre un monde qu’elle pense devoir transformer. Il faudra l’apparition d’une « deuxième femme », une autre ermite, son double plus ancien en quelque sorte, pour troubler l’ordre qu’elle s’était construit. Car, en bonne cartésienne sûre d’elle même, et peut être vaincue par son propre esprit de sérieux, la jeune ermite n’est pas sûre, au bout du compte, d’avoir mené à bien son projet de « sortir du monde » – ni d’y entrer vraiment.

De la même manière que le précédent roman de Céline Minard (Faillir être flingué, Rivages, 2013) jouait avec les codes du western, celui-ci reprend – en le mêlant peut-être à la référence aux expériences de mutation sensorielles menées par René Daumal et les membres du « Grand jeu » – les archétypes de ce qui est devenu un genre littéraire et cinématographique à part entière : le récit d’une retraite radicale, d’une confrontation violente avec les éléments naturels, d’une expérience into the wild. Des auteurs américains, depuis Thoreau et Walden, ont fait du récit de survie et de rupture leur marque de fabrique. L’homme qui rompt avec son milieu pour retrouver la « vraie vie » est même devenu une figure et un cliché de la société contemporaine – plus souvent un trader qu’un ouvrier, plus souvent un homme qu’une femme, plus souvent un blanc qu’un noir…

Pour autant Le grand jeu n’est pas seulement la célébration d’un duel avec la nature. Peu d’aventures y ont cours : les notes prises par cette femme se concentrent plutôt sur les tâches matérielles qu’elle décompte. Le roman retourne une bonne partie des codes romanesques attendus – en particulier celui du genre – pour se recentrer sur l’idée même de pouvoir « sortir du monde » ou comme elle dirait, « sortir du jeu ». Les questionnements issus de son expérience occupent l’autre part de ces cahiers de solitude, qui racontent moins un affrontement avec le monde et avec soi-même qu’ils ne disent un espoir ou une attente : le fantasme de ne plus se sentir à l’écart du monde, comme une retraite tendrait à le faire croire, mais en plein dedans, avec le désir de répondre à la Question : comment vivre ?

Un tel roman était censé transmettre un sentiment de présence à son lecteur. Il y parvient lorsque l’écriture se fait aussi abrupte que les parois de la montagne, aussi tendue que les muscles de la narratrice ; il y arriverait sans doute mieux s’il n’était encombré de questionnements qui se mordent la queue ou si son rythme franchissait quelques caps ; il y échoue lorsque le lecteur, bloqué par la langue cérébrale qui enveloppe le récit, reste spectateur de ce corps et de cet esprit qui souffrent. À l’instar du « tube de vie » de la narratrice qui lui rend la montagne un peu plus hospitalière, Le grand jeu ressemble à une maison high-tech froide, qui certes permet de « faire le vide », mais ne donne pas vraiment envie d’y vivre.

La narratrice écrivait pourtant : « La description, sans jugement, sans inclination, est peut-être la seule discipline nécessaire. À quoi ? À l’accueil du monde. » Elle n’en fait rien, comme s’il lui était insupportable de se contenter d’une description du monde : elle veut y trouver des causes et des principes. C’est que le projet de la narratrice ressemble à s’y méprendre à celui de la romancière, toutes deux unies dans un combat acharné dont elles ont fait leur unique cause. L’une s’évertue contre son propre corps, son ancienne vie, les autres hommes et j’en passe ; l’autre, pour trouver une forme correspondant à l’expérience de son personnage, semble lutter contre ses propres mots, contre ce qui pourrait advenir d’inattendu dans la forme romanesque, contre l’imaginaire, contre l’implicite, le sous-entendu ou la nuance. Ces deux tentatives rigoureuses de dépassement de soi sont respectables, mais l’une et l’autre sont prises à leur propre piège : comment aller au-delà du simple jeu, lorsqu’on ne veut que jouer ? Comment atteindre quelque chose quand la lutte est devenue le moteur ? Si on peut se prendre de fascination pour l’esthétique minérale du Grand jeu, comme on peut rester accroché à une pierre exposée en vitrine, cette position radicale reste vaine, car elle n’est pas transformée.

Ce personnage manquerait-il tout simplement d’humour et le roman avec lui ? Il pourrait en avoir lorsqu’il doute de son entreprise ou constate son échec, comme lorsqu’il se demande « si la retraite n’était pas du tout, au fond, une réponse sauvage, mais une erreur de calcul, un calcul erroné ? » Céder au doute, lâcher prise après avoir tant donné de soi serait vertigineux. Alors la narratrice se raccroche à quelques illuminations qui la remettent, heureusement, à sa juste place : « le ciel est de plus en plus vaste ».

Pierre Benetti

À la Une du n° 15