Le promontoire émotif

Faire œuvre : hommage à Pierre Pachet.

1. Pierre Pachet aura si constamment refusé la séparation de la vie et de l’œuvre, faisant de leur conjonction à chaque fois singulière une des conditions de la littérature, que celles et ceux qui restent pour le pleurer demeurent désemparés, et insatisfaits même quand ils se tournent aujourd’hui vers son œuvre, alors qu’elle leur offre beaucoup pour moins pleurer, ou pour faire quelque chose de leurs pleurs – faire quelque chose de nos pleurs, tâche quotidienne et qui s’apparente à l’exigence de poèmes.

Certains se répètent peut-être la phrase de Marina Tsvetaeva après la mort de Rilke : « le rôle de Rilke a changé seulement en ceci, que tant qu’il fut vivant, il collabora directement avec les forces supérieures et qu’à présent, il en est une lui-même », mais cette phrase fonctionne un peu de cette manière magique que Pachet aimait à railler avec une profonde douceur. Beaucoup se redisent, je pense, ce que Sartre dit de Camus après la mort brutale qui effaça leur brouille : « une brouille, ce n’est rien – dût-on ne jamais se revoir -, tout juste une autre manière de vivre ensemble et sans se perdre de vue dans le petit monde étroit qui nous est donné. Cela ne m’empêchait pas de penser à lui, de sentir son regard sur la page du livre, sur le journal qu’il lisait et de me dire : “Qu’en dit-il? Qu’en dit-il EN CE MOMENT?”». Oui, de Pachet on se demandait souvent à propos d’un livre ou d’un événement politique : qu’en dit-il ? qu’en dit-il maintenant ? On passera désormais au conditionnel, et on se demandera longtemps ce qu’il penserait de telle ou telle chose, de tel ou tel événement (le Brexit, les élections, la mort d’un poète aimé), de tel ou tel livre, de telle ou telle traduction. Quant à moi, je me répète cette phrase de Rousseau parce que, finalement, je trouve qu’elle lui va bien: « vivant ou mort, il les inquiétera toujours » (c’est dans le troisième des Dialogues de Rousseau juge de Jean-Jacques). Cette manière d’inquiéter, elle faisait partie de Pachet. Elle fait partie de Pachet.

2. Pachet le stoïcien (c’est la position que j’avais soutenue naguère pour rendre justice à la continuité de ses préoccupations depuis sa thèse) attend son Diogène Laërce : philosophe, il le fut, à sa manière (avec ses soupçons à l’endroit de l’esprit de système et sa haine de tout dogmatisme), car il aimait les idées, et illustre, à sa manière aussi, car aucun de ceux qui le connurent ou qui l’ont lu ne saurait l’oublier. Lui qui sut s’occuper de chacun, un à un, il fut un, et malgré la terrible césure du deuil qui réorienta une partie de ses désirs, malgré ses sautes d’humeur et la souplesse sans pareille qu’il démontrait face à ses interlocuteurs, il n’y eut qu’un Pachet. Je n’oublie pas qu’il écrivit : « Je n’existe pas une fois pour toutes, en fonction d’un élan initial qu’il suffirait d’entretenir. À chaque moment, mon existence se rejoue, demande à être justifiée ou soutenue par des appels, des sourires, des messages. Il y a la vie, avec son style qui se cherche ; il y a les humeurs successives, il y a les moments, la vie en proie à une discontinuité terrible, quand le temps est en panne, n’avance pas. »

3. Mais qu’est-ce donc qui fait si bien ciment entre la vie et l’œuvre que celle-ci n’est pas le refuge qui s’offrirait naturellement quand celle-là vient à manquer ? Peut-être que l’ancien mot d’« esprit » est justement le bon. Il y avait un esprit de Pachet, fait de séduction bougonne, de délicatesse généreuse, de liberté sans préjugé, de sens des valeurs, d’une intensité de présence si perceptible dans ses livres, et si remarquable dans la vie – elle mêlait la plus grande disponibilité (Pachet avait le don de pousser chacun dans sa voie la plus propre et de le rappeler à cet ordre intime) et de la souveraineté la plus tranchante aussi –, d’indocilité. Dans un entretien avec Claude Lefort (où sont présents aussi Pierre Manent, Claude Habib et Claude Mouchard), Pachet fait remarquer à son interlocuteur: « au fond une des raisons qui nous rassemblent autour de vous, c’est cette indocilité ». Cette indocilité, elle nous rassemble aujourd’hui autour de lui.

Pierre Pachet avait aiguisé un sens critique très particulier, il l’appliquait aux œuvres et aux gens (les humbles, les vieux, les siens, les femmes) – il n’avait pas son pareil pour convaincre de l’importance des unes et des autres –, il avait une conception exigeante de l’individualisme et traquait pour l’étudier la manière dont chacun est « seul à être soi ». Il avait débarrassé l’individualisme des oripeaux de l’authenticité et refusait qu’on classât les existences. En ce sens, il fut un véritable penseur de la démocratie et Un à un: De l’individualisme en littérature (Michaux, Naipaul, Rushdie) est un grand livre politique dont le sous-titre aurait pu être emprunté à Lefort : écrire, à l’épreuve de la démocratie .

Dans de nombreux textes, il étudie la manière, le style que chacun a d’être soi, sa singularisation, et il s’indigne que l’on puisse dévaluer ces manières au nom de je ne sais quel idéal de pureté. Ainsi, à propos du bavardage téléphonique : « insister sur ce qu’il y a de stéréotypé dans ces échanges est aussi sot que de souligner ce qu’il y a de stéréotypé dans la tendresse ou dans l’angoisse, et c’est supposer que n’ont droit à la plénitude et à la vérité des sentiments que ceux qui appartiennent à une élite (quelle que soit la façon dont cette élite est recrutée ou reconnue). Mais justement pas : ce que nous avons à vivre, c’est l’ouverture de ces droits à tout un chacun, à chacun de nous considéré comme le premier venu » (L’œuvre des jours, p. 66). Cette formule, « le premier venu », avait servi de titre à son Essai sur la pensée de Baudelaire (1976). Évoquant, en 2005, ceux qui parlent tout seuls, il précisait aussi: « cela m’intéresse et sollicite mon envie comme le font le rire, les états de sommeil, divers phénomènes psychologiques et corporels à la fois ». Les étudiants et les lecteurs se souviennent de cela qui est si rare.

4. On peut donc se demander ce qu’était l’esprit de Pachet. Je veux tenter de le circonscrire par une formule: « faire œuvre ». Pachet a fait œuvre de critique, d’écrivain : il s’y est tendu, concentré, appliqué. Faire œuvre, c’est à la fois plus et moins que faire une œuvre. Aristote nous a légué l’arsenal conceptuel qui permet d’opposer la puissance et l’acte. Et c’est au regard de cette distinction que l’on peut comprendre la différence entre faire œuvre et faire une œuvre.  Aristote oppose – et lie tout à la fois – la puissance (dynamis) et l’acte (energeia), et cette opposition, qui marque aussi bien sa métaphysique que sa physique, a été transmise en héritage, d’abord à la philosophie, puis à la science médiévale et moderne. C’est à travers cette opposition qu’Aristote explique les actes que nous appelons actes de création, qui pour lui coïncident de manière plus sobre avec l’exercice des tekhnai (les arts dans le sens plus général du mot). Les exemples auxquels il recourt pour expliquer le passage de la puissance à l’acte sont en ce sens révélateurs : l’architecte (oikodomos), le joueur de cithare, le sculpteur, mais aussi le grammairien et, en général, quiconque possède un savoir ou une technique. Quand un sculpteur passe à l’acte, qu’il donne une forme à sa puissance, il crée une œuvre. Cette œuvre distincte de soi relève de la poétique. Le philosophe Giorgio Agamben s’interroge depuis de nombreuses années sur les modalités selon lesquelles la puissance passe à l’acte – car comme le propre de la puissance est aussi de ne pas s’exercer, on peut se demander ce qu’il reste de cette impuissance dans le passage à l’acte. Il a même fait du désœuvrement l’horizon de la puissance : une puissance qui aurait pour vocation de ne pas faire œuvre quand elle passe à l’acte. On mesure bien l’efficacité de cette thèse à propos d’artistes comme Giacometti ou Beckett (« Fail again »).

Mais, pour Pachet, ce n’est pas tout à fait la même chose : car si faire œuvre, ce n’est pas faire une œuvre, ce n’est pas non plus désœuvrer. Cette distinction compte parce qu’elle touche aussi à une dimension centrale de la pensée de Pachet : le rapport entre pratique (éthique et politique) et poétique. Faire œuvre peut bien indiquer un lieu idéal de rencontre entre ces deux régimes qu’Aristote tient à distinguer. Dans la pratique, l’œuvre ne se distingue pas de celui qui passe à l’acte. Celui qui fait œuvre ne distingue pas l’œuvre qu’il fait de l’œuvre qu’il est.

La langue française nous est ici d’un grand recours : « faire œuvre », c’est justement, agir, travailler, comme lorsqu’on dit « faire (ou ne faire) œuvre de ses dix doigts ». Pour le reste, les divers emplois de la locution verbale sont riches d’enseignement en fonction de la nature grammaticale de son complément. En effet, « faire œuvre » peut être suivi d’un adjectif : « faire œuvre scientifique ou utile » (ici encore, on peut faire œuvre utile sans faire une œuvre); d’un nom qui indique la nature ou le but de l’activité : « faire œuvre de découverte » ; ou, enfin, d’un nom de personne qui indique l’agent auquel est propre un type d’activité ou de comportement : « il a fait œuvre d’ami, ou de savant ». On mesure bien ici que, dans la formule « faire œuvre », l’œuvre ne renvoie pas tant au produit qu’à l’acte lui-même, à l’existence tournée vers une pratique. Et c’est bien en ce sens que Pachet entend le mot « œuvre » dans l’un de ses ouvrages les plus réflexifs : L’œuvre des jours (1997).

5. L’œuvre des jours s’ouvre sur une déclaration dont Pachet ne veut pas sous-estimer la portée polémique : « la littérature est pour moi liée aux idées, à la capacité d’avoir des idées, et non au langage, à la langue ». La littérature ne se mesure donc pas à la finition d’une œuvre en langue, mais au faire œuvre à partir d’idées ou avec les idées : « je me reconnais dans la phrase de Cocteau, dans La difficulté d’être (1947), phrase que cite l’auteur américain de romans d’horreur à succès, à très grand succès, Stephen King, et que je cite à mon tour : “Je n’attache aucune importance à ce que les gens appellent le style et à quoi ils se flattent de reconnaître un auteur. Je veux qu’on me reconnaisse à mes idées, ou mieux, à ma démarche. Je ne cherche qu’à me faire entendre le plus brièvement possible”. Idées, démarche (plus même que le “ton” ou la “voix”), brièveté : c’est tout à fait cela. La démarche, en l’occurrence, consiste moins en une certaine façon d’aller quelque part qu’en une certaine façon d’aller tout court, d’accueillir les idées qui viennent, persuadé qu’elles ne sont pas adventices ou intempestives, mais qu’elles aussi mènent au but, qu’elles mènent en tout cas quelque part, qu’elles font sortir du marasme ou de l’indifférence. »

Or, au-delà de la polémique évidente contre une conception de la littérature comme clôture de l’œuvre ou de la poétique comme méthode, cette valorisation de la démarche contre le produit fini sur lequel elle devrait déboucher correspond mot pour mot à ce j’esquisse ici avec la formule « faire œuvre ». Entre le Spinoza de l’Éthique et le Valéry de L’idée fixe, Pachet suit la naissance des idées, de leur liaison, se demande quels sont les lieux où les idées viennent à l’esprit, et où elles imposent leur forme : « l’idée, si elle est vivante, veut créer sa forme ». La forme d’une idée, ce n’est pas la forme que je veux lui donner, mais la forme qu’elle veut m’imposer. Ce fort beau livre qu’est L’œuvre des jours contient un chapitre lumineux sur l’émotion : « Émotions, pour connaître ». Pachet y insiste sur le rôle central que l’émotion occupe dans la vie de ses idées, mais aussi dans l’idée qu’il se fait de la vie car il précise bien qu’il ne distingue pas la vie intellectuelle de la vie émotive. On pourrait ainsi préciser le programme de cette anthropologie littéraire de l’individu contemporain : suivre les idées que font naître les émotions, suivre les émotions que font naître les idées et, au cours de cette démarche, faire œuvre. On dira alors que l’idée qui vient est une émotion d’un type particulier.

6. Il me semble que chez lui la meilleure manière de faire œuvre était de faire face. Et s’il a toujours fait face, je crois pouvoir dire qu’il le fit de deux manières. Il fit face en se rendant attentif au présent. Il fit face en y résistant.
L’œuvre des jours, encore. Un paragraphe, intitulé « l’accès au présent », commence par ces lignes : « Comment les émotions aident à connaître non pas en colorant, en dévoyant, ou en diffractant le regard connaissant, mais en le réorientant vers le présent. En ce sens, j’appellerais volontiers “émotion” ce qui nous extrait de l’intemporalité, de l’absence, pour nous appeler au présent, et c’est en ce sens que j’inclus le rêve parmi les émotions. » Pachet poursuit : « L’émotion éveille : elle désigne le présent, l’urgence du danger qui ne peut être négligé (la peur), l’ennemi présent en dépit même de son absence (la colère), la difficulté qui insiste et me rend la vie impossible, le présent de la pensée en moi qui ne veut pas être oubliée […], voire le présent de l’imagination vive, du travail des images ».

Cette présence au présent le rapprochait des poètes qui la disent par l’émotion. Et Claude Mouchard, rendant compte de sa lecture de De quoi j’ai peur (1980), écrivait : « nourrir une attention plus continue à la consistance des présents ». Faire face, se dresser face, devant, c’est la manière propre à Pachet de faire œuvre. Il y faut un art du se laisser aller à ce qui vient qui est une véritable éthique de la disponibilité. Pachet écrit en avertissement du Voyageur d’Occident (1982) qu’on va y lire « plutôt un difficile exercice d’attention, pour à la fois se laisser aller à ce qui est, s’offre et s’impose à la vie, et se souvenir des possibles que chaque instant tue ». Ou encore, dans les Conversations à Jassy (1997) : « j’attends que quelque chose vienne à ma rencontre ». Or, chez lui, faire face c’est toujours faire face à ce qui se dérobe : le sommeil (La force de dormir, 1998), le rêve (Nuits étroitement surveillées, 1980), le deuil. On citera les dernières lignes d’Adieu, qui évoquent les lieux de la mort : « mais j’aimerais avoir l’occasion et la force d’y revenir, de les regarder en face, d’affirmer face à la mort que tout n’est pas fini. Tout n’est pas fini ». Regarder en face, faire face, ou se tenir devant.

Comme le promontoire de Marc Aurèle, « contre lequel se brisent continuellement les flots, il reste immobile et autour de lui s’apaise le gonflement des vagues » (IV, 49) ? Disons, comme un promontoire émotif. C’est que faire face, c’est aussi résister.

Pachet aima. Il aima avec intensité. Et quand celle qu’il aimait disparut, il voulut aimer encore, car il savait que le sens de l’amour est de donner du sens à l’insensé (c’est le sujet d’un livre difficile, L’amour dans le temps, 2005). Il aimait résister, et peut-être associa-t-il souvent amour et résistance – non qu’il s’agît pour lui de résister à l’amour, mais que l’amour lui permît de résister au point qu’il devient difficile de résister sans amour. En tout cas, il aima les résistants (de Michaux à Chalamov, de Chénier à Naipaul) et ceux qui les aimaient (je pense à Lefort) et les résistances, il les aima, ses propres résistances aussi, les colères, et la soif de justice qui les motive. C’est le sens profond de l’expression « aux aguets » qui sert de titre à ses Essais sur la conscience et l’histoire (2002).

Pachet eût pu citer Hugo dans La fin de Satan : « Toujours être aux aguets! Toujours être en éveil! ». Il eût pu aussi employer ce verbe de l’ancien français : « agaitier » (guetter, être aux aguets, en embuscade). Pachet ne cessa d’agaitier. La conscience est l’exercice des aguets comme résistance : « cette contrainte est celle que la conscience, par sa nature même, par sa disposition, exerce sur elle-même, et qui fait qu’aussi rêveuse, ou somnolente qu’elle soit, elle penche constamment vers la vigilance, se privant elle-même de repos, nouant ainsi de troubles alliances avec ce qui lui fait peur (la violence, la torture, la cruauté, et ce qu’elle prétend combattre) » (Aux aguets).

7. En mars 1987, Gilles Deleuze prononce la conférence « Qu’est-ce que l’acte de création ? » Il y définit l’acte de création comme un « acte de résistance ». Résistance à la mort, avant toute chose, mais résistance aussi au paradigme de l’information à travers lequel le pouvoir s’exerce dans ces sociétés que Deleuze, appelle des « sociétés de contrôle » pour les distinguer de celles que Foucault avait analysées comme des « sociétés de discipline ». Tout acte de création résiste à quelque chose; par exemple, dit Deleuze, la musique de Bach est un acte de résistance contre la séparation du sacré et du profane. Deleuze ne définit pas ce qu’il entend par « résistance », et il semble donner à ce terme la signification courante de s’opposer à une force ou à une menace extérieure. Dans la conversation sur le mot résistance dans l’Abécédaire, il ajoute, à propos de l’œuvre d’art, que résister signifie toujours libérer une puissance de vie qui avait été emprisonnée ou offensée ; pourtant, ici encore, une véritable définition de l’acte de création comme acte de résistance manque. Il me semble que Pachet nous permet de mieux penser ce qui résiste dans l’acte de création : c’est le faire œuvre. Le faire œuvre comme résistance à l’œuvre, et comme résistance à l’œuvre même de l’œuvre.

8. Après tout, avec son exaltation enfantine et peut-être un peu grandiloquente, la phrase de Marina Tsvetaeva a quelque chose de vrai et qu’il faut respecter. Pachet est devenu une force : la « force de dormir » longtemps, mais aussi celle de nous tenir en éveil, pour peu qu’on sache rester fidèle à son esprit indocile qui fut celui d’un promontoire émotif.


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Martin Rueff

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