De la défaite à la guerre

Un même personnage traverse deux livres récents : il était surnommé Arkan, et, pendant la guerre civile de Yougoslavie, il a incarné la violence absolue. Avec ses « Tigres », il a perpétré des massacres de civils en Croatie et en Bosnie. On l’a assassiné à Belgrade avant qu’il ne parle trop. À moins que ses activités criminelles ne lui aient nui. Un chapitre entier de Débordements lui est consacré ; de nombreuses pages du Dernier Penalty rappellent son rôle néfaste.


Gigi Riva, Le dernier penalty : histoire de football et de guerre. Trad. de l’italien par Martine Segonds-Bauer. Seuil, coll. Fiction & Cie, 190 p., 15 €

Frédéric Bernard, Samy Mouhoubi et Olivier Villepreux, Débordements : sombres histoires de football 1938-2016. Anamosa, 178 p., 17,50 €


Riva Yougoslavie football

L’équipe de la Yougoslavie lors de la Coupe du Monde 1990 en Italie.

Arkan plastronne au bord du terrain dans le stade Maksimir de Zagreb, le 13 mai 1990. Son club de supporters, les « Delije » (« héros » en serbe), accompagne l’Étoile rouge de Belgrade, le club de la capitale. En face, les supporters du Dinamo Zagreb ne sont pas plus aimables. Aucune autorité n’a rien préparé et « grand est le désordre sous le ciel, la situation est donc excellente », selon une paraphrase de Mao Zedong. Ce match entre deux équipes qui se défient tourne bientôt à l’affrontement, dans les tribunes et sur le terrain. Boban, joueur qu’on ne qualifiera pas encore de footballeur croate, se bat avec un policier. Il ne sera pas au « Mondiale » qui s’ouvre peu après en Italie. Le football est déjà la guerre, par d’autres moyens. Il ne cessera plus d’être le miroir d’un pays qui explose.

Mais ne donnons pas trop d’importance à Arkan, cette misérable crapule, cet assassin que glorifient pourtant certains joueurs. Tournons nos regards vers Sarajevo, en 1957. C’est une « promesse de bonheur ». La ville est le foyer cosmopolite que l’on sait. Faruk Hadzibegic, personnage central du Dernier Penalty, est un enfant passionné par le ballon rond, fan du « Klub », le FC Sarajevo. Il appartient à la communauté musulmane de Bosnie ; l’expression, note Riva, est un oxymore : depuis toujours, on est laïque en Bosnie. On s’est converti quand l’occupant ottoman se faisait trop pressant, pour éviter les problèmes. La plupart des coéquipiers de Hadzibegic, que ce soit en club ou en équipe nationale, seront longtemps des Yougoslaves : un père bosniaque et une mère serbe, une mère monténégrine et un père croate, on peut varier les origines à l’infini. Arrêtons-nous sur un symbole : expulsés de Barcelone comme de toute l’Espagne en 1492, les juifs ont emporté la très précieuse Haggada de Pessah (récit de la sortie d’Égypte) jusqu’à la capitale bosniaque. Pendant la Seconde Guerre mondiale, protégée par un musulman, elle a échappé aux nazis. En 1992, c’est un autre musulman qui la sauvera des flammes, lors du bombardement de la Bibliothèque nationale.

Faruk Hadzibegic est un joueur exemplaire. Il incarne l’esprit d’équipe, la sagesse et la rigueur. Il aime porter le maillot national, sans chauvinisme mais avec fierté. Tandis que le pays connaît les premiers soubresauts, que la Croatie et la Slovénie se lassent de la tutelle de Belgrade, Faruk reste optimiste, positif. La politique c’est la politique, le football… On connaît la tautologie ; elle a parfois du bon. La crise yougoslave annonce bien des conflits d’aujourd’hui. Conflit contre l’Europe, bien sûr, mais aussi révolte d’un Nord laborieux et économe contre un Sud anarchique et dépensier. Ljubljana et Zagreb pestent contre les impôts et contre une prise du pouvoir par les Serbes. Si Tito était croate, il a laissé Belgrade mener les affaires, malgré une constitution d’une extrême précision, qui prévoyait des partages, des alternances. À la mort du leader, figure emblématique des non-alignés, qui avait fait de Belgrade la troisième capitale mondiale après Moscou et Washington, les vieilles rancunes reviennent. Et le souvenir vivace des Oustachis pronazis, et des Tchetniks monarchistes et orthodoxes. Les Bosniaques ne se sentent pas concernés. Et d’ailleurs, le psychiatre qui s’occupe du Klub et essaie d’améliorer ses résultats en travaillant sur le groupe multiculturel pour le souder davantage se nomme Radovan Karadžić…

Un autre match servira de révélateur : il oppose à Zagreb les Yougoslaves aux Néerlandais le 3 juin 1990. Contre toute attente, le stade entier hue les locaux, soutenant l’équipe des Pays-Bas. Des slogans hostiles à la Yougoslavie fusent des tribunes. Ce sera pire un mois plus tard, lors du premier match de ce Mondiale italien, à Milan. L’équipe allemande joue contre la sélection formée par Ivica Osim, alias l’Ours, passionné de géométrie et de football. Ce match réveille des blessures, tant anciennes que récentes. Les Yougoslaves gardent le souvenir des années de guerre, de la terreur et des violences extrêmes. En 1990, l’Allemagne, qui se réunifie, a fait ses choix : tout faire pour ramener la Croatie et la Slovénie dans le giron germanophone. Ces pays firent partie de l’Empire des Habsbourg, ils seront à leur place dans la vaste aire économique allemande qui naît. L’équipe d’Allemagne l’emporte, sèchement. Le lendemain, on fête cette victoire à Zagreb.

Gigi Riva Matteo Astolfi

Gigi Riva © Matteo Astolfi

Dès lors, tout est joué. Gigi Riva relate les bisbilles entre joueurs, les petites querelles qu’on ne peut pas toujours mettre sur le compte de la plaisanterie. On chambre souvent dans le foot, mais ce qui se dira parfois entre des joueurs jusque-là liés par un drapeau, un maillot, voire un uniforme porté du temps de la fédération, n’a rien de sympathique. Si la Yougoslavie accède aux quarts de finale, cela tient à l’alchimie, aux savants dosages concoctés par Ivic, à la fois sélectionneur et diplomate ou président d’une fédération imaginaire : il a ses mousquetaires, il a ses génies, dont l’un est serbe, l’autre monténégrin et le troisième macédonien. Il ne lui manque presque personne pour arriver en finale et, pour qui connaît les grandes équipes de football, autant dire que celle de Yougoslavie avait de quoi faire rêver. Mais n’entrons pas dans le détail des noms mythiques.

Arrive donc ce fameux Argentine-Yougoslavie. Pas moins que le match Allemagne-Yougoslavie, il résonne curieusement. Riva rappelle que le pays de Perón a accueilli avec beaucoup de bienveillance d’anciens nazis ou collaborateurs dont le chef oustachi, Pavelić. Il rappelle aussi que les recherches sur l’ADN des cadavres ont commencé près du río de la Plata, après les années de dictature et que les légistes argentins ont ensuite enquêté à Srebrenica.

Le récit du match est passionnant. Tout se termine par les fameux coups de pied au but, qui désignent le vainqueur. On lira avec intérêt ce que Riva écrit de l’angoisse du tireur de penalty, plus grande que celle du gardien de but dont parlait Handke. Hadzibegic est le dernier des cinq tireurs. Il devait être le quatrième. Le détail compte peu pour qui ignore les superstitions, les fragilités ou les tactiques des footballeurs. Il échoue. L’équipe est éliminée. Ce sera la dernière de ce pays qui disparaît. Un mois plus tard cependant, la Yougoslavie devient championne du monde de basket… à Buenos Aires. Mais rien n’y fait : « Pourquoi, alors, ce penalty est-il devenu la source d’un tel regret, un tournant, un acte fatal constamment rappelé ? Parce que le football c’est l’enfance, et l’enfance c’est la Yougoslavie. Parce qu’il ne coûte rien de rêver », écrit Riva.

L’enfance de Hadzibegic a été heureuse. Sa jeunesse aussi. Puis, comme la plupart de ses camarades, il s’est exilé. Il est devenu français. Il entraîne (et sauve souvent) des clubs de ligue 2, après avoir joué au FC Sochaux. Mais quand il revient à Belgrade, Zagreb ou Sarajevo, on l’interpelle avec tristesse, sans cruauté, sur le ton du « Ah, si vous aviez marqué ce penalty ! ». Le rêve, toujours.

Norbert Czarny

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