Mises en abîme

Un jour, il n’y a pas longtemps, les spectres de Thomas Bernhard sont venus me visiter, je dis bien les spectres et non le spectre parce que l’auteur – Cyril Huot – du livre dont nous allons maintenant parler, s’il n’a jamais peint que lui-même, si chacun de ses livres n’est en fait qu’un autoportrait, s’il cherche à y laisser sa peau en se mettant lui-même en jeu, c’est aussi parce que cela lui procure la sinistrement délicieuse sensation de se prendre pour un autre, en l’occurrence ce Thomas Bernhard, ou plus exactement le spectre de Thomas Bernhard, ce qui m’incite à mon tour à me prendre pour le spectre du spectre de Thomas Bernhard, vous voyez où cela peut nous mener…


Cyril Huot, Le Spectre de Thomas Bernhard, Tinbad, 220 p., 20 €


…son précédent livre qui s’intitulait Lettre à ce monde qui jamais ne répond, tournait autour de Katherine Mansfield, cette nouvelliste néo-zélandaise décédée en 1923 mais dont Huot est tombé follement amoureux quelque quatre-vingt-cinq ans plus tard, ce qui le mena à écrire de longs paragraphes hallucinés/hallucinants faisant avancer l’auteur à la vitesse de la rage et du désespoir et résonner en nous comme un cri déchirant dans le silence d’une absence qui se consumait sous nos yeux, cette attirance pour les grands disparus devenant, semble-t-il, une forme d’obsession puisque aujourd’hui c’est Thomas Bernhard qui se dresse devant lui à la manière d’un spectre faisant tout pour se substituer à lui, l’auteur, comme l’auteur fait tout pour se substituer à moi, le chroniqueur, et sachez bien que cela ne fait que commencer, ce qui vous autorise à quitter la page sans prévenir si tout cela vous indispose, comme Thomas Bernhard était indisposé par ce Heidegger qu’il méprisait au plus haut point, ce que nous rappelle Huot en citant TB, en grande forme, ouvrez les guillemets : « Heidegger était un homme tout à fait dépourvu d’esprit, dénué de toute imagination, dénué de toute sensibilité, un ruminant philosophique foncièrement allemand, une vache philosophique continuellement pleine et qui, pendant des décennies, a lâché sous elle ses bouses coquettes dans la Forêt-Noire », fermez les guillemets mais ouvrez grand les yeux car TB haïssait tellement Heidegger qu’il ne put résister au plaisir de faire part de sa détestation à une équipe de maçons, engagés pour restaurer sa maison, du moins c’est ce que rêve Huot et qu’il nous détaille avec jubilation en précisant bien que les maçons étaient très attentifs aux propos de TB, qu’ils n’avaient pas levé la tête de leur travail, n’avaient jamais cessé de manier la truelle, et on se demande pourquoi ces maçons n’auraient pas été intéressés par ce que leur disait TB sur ce Heidegger dont ils entendaient le nom pour la première fois, peut-être, surtout dans la mesure où c’était précisément TB qui leur parlait de Heidegger, ce TB qui les avait engagés pour travailler à la restauration de sa maison, tout cela dans le rêve de Cyril Huot, peut-être ou peut-être pas, sachant que le rêve ne manque jamais de renvoyer à une réalité pleine et entière puisque la réalité extérieure n’est jamais que la moitié de la réalité pleine et entière aussi longtemps que l’on n’a pas fait l’effort de la raccorder à la réalité intérieure, c’est ce que je pense profondément, ce qui me laisse supposer que le rêve de Huot relate des événements qui se sont effectivement produits puisqu’il les a rêvés, ou prétend les avoir rêvés, ce qui revient au même naturellement.

D’ailleurs, voici ce que dit Huot à ce propos : « Même dans son sommeil, l’être humain s’observe, l’être humain s’observe peut-être encore davantage lorsqu’il est en état de rêve que lorsqu’il est en état de veille, s’observe, non pas au sens où il se surveille, encore qu’il y ait, comme on sait, beaucoup à dire sur le contrôle que l’être humain exerce ou n’exerce pas sur ses rêves, mais il s’observe en ce sens qu’il se regarde, l’homme qui rêve se regarde rêver… », ce qui lui permet après coup de décider si ce qu’il a rêvé s’est vraiment produit, ou va réellement se produire, ou a une chance raisonnable de se produire, ce qui est la seule façon tolérable d’utiliser le mot « raisonnable », ce mot qui n’offre aucune échappée vers l’inconnu, vers le mystère, vers le merveilleux, ce mot qui est une pièce du puzzle du monde que l’on veut nous imposer, et qui constitue « un indice grave et concordant sur la marche du monde et sa secrète constitution », ainsi que l’affirme le spectre de Thomas Bernhard qui écrit sur le spectre de Thomas Bernhard, comme moi j’écris sur ces différents spectres qui tentent de m’influencer, ce qu’ils sont en passe de réussir parfaitement, la preuve en est que vous vous demandez où diable je veux en venir en ne clôturant pas très souvent mes phrases, une fois seulement jusqu’ici, mais c’est pour mieux vous faire sentir, approcher, renifler avec agacement, ce qui veut dire que vous êtes pris dans les mailles de ce filet qui n’est pas le mien quoi qu’en pense le lecteur, renifler donc que cette enquête infinie à laquelle se livre l’auteur afin de définir pourquoi les opprimés d’hier avaient une fâcheuse tendance à devenir les oppresseurs d’aujourd’hui, les victimes d’hier devenant les bourreaux du lendemain, ce qui ajoutait un désespoir de plus à la somme de tous les désespoirs, ce que Thomas Bernhard avait parfaitement compris puisqu’il appartenait lui-même « à la sombre confrérie des désespérés, une confrérie que nous ne pouvons nous défendre de considérer comme la seule aristocratie digne de ce nom », et pourtant, « contre toute raison, ce soir, en dépit de ce désespoir fait de tous nos désespoirs, pour la première fois de ma vie, je crois que je suis heureux, je ne cherche pas à comprendre, et je le note pour ne pas l’oublier, Ce soir, je crois que je suis heureux », c’est du moins ce que déclare Cyril Huot en terminant son livre, disons cette incroyable expérience de transfert qui se déroule sans que le moindre spécialiste de la psyché ne soit à l’œuvre, ce qui me laisse une chance de mettre mon grain de sel, moi qui proclame volontiers que j’ai fondé mon optimisme sur le pessimisme, sachant que tout est possible puisqu’il n’y a rien à espérer. Point.

J’ai oublié de dire que l’éditeur joue avec le feu car sur la couverture du Spectre de Thomas Bernhard figure une ligne verticale de pointillés se terminant, à la base, par le dessin d’une paire de ciseaux, à deux centimètres environ du bord extérieur gauche, ce qui me rappelle une émission de télévision jadis célèbre et néanmoins subversive s’intitulant « Les raisins verts », réalisée par Jean-Christophe Averty, qui proposa un soir, à une heure de grande écoute, c’était le bon temps, la rubrique dite des jeux de cons, animée par le célèbre et inventif Professeur Choron, tout droit issu de la revue bête et méchante Hara-Kiri, jeu consistant, pour le spectateur, à frapper d’un grand coup de marteau un point lumineux évoluant rapidement sur l’écran cathodique, afin de tester sa dextérité, moyennant quoi il avait gagné, ce qui fit la une de la presse dès le lendemain matin, de nombreux téléspectateurs marris ayant gagné, si vous voyez ce que je veux dire, or j’ai bien peur que certains lecteurs du Spectre de Thomas Bernhard, trop confiants en l’éditeur, ne se mettent à découper consciencieusement la couverture de leur exemplaire, en suivant le pointillé tentateur, mettant ainsi à nu un livre qui, à notre avis, méritait pourtant meilleur sort ! Repoint.


Photo à la une : © Tinbad

Alain Joubert 

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