Propos d’un sage en islam

Les soulèvements populaires de 2011 ont mis en lumière l’aspiration du monde arabe à la démocratie. Les manifestants qui, dans les rues des villes syriennes et sur les places de Tunis ou du Caire, criaient « Dégage ! » affirmaient leur volonté de vider le lieu du pouvoir accaparé par des potentats corrompus et inamovibles. Certains ont cru déceler dans cette dynamique la seule influence occidentale, ignorant les luttes passées, et la tradition d’une pensée politique critique de langue arabe. Du despotisme, magnifique essai qui a pour auteur Abd al-Rahmân al-Kawakibi, grand notable d’Alep et figure intellectuelle majeure de la fin du XIXe siècle, dans ce monde arabe en révolte contre la tyrannie de l’Empire ottoman, témoigne de la force de cette pensée encore méconnue de part et d’autre de la Méditerranée.


Abd al-Rahmân al-Kawakibi, Du despotisme et autres textes. Trad. de l’arabe (Syrie) par Hala Kodmani, Préface et postface de Salam Kawakibi. Actes Sud, coll. Sindbad, 235 p., 20 €


Al-Kawakibi (1855-1902) est à la fois un représentant majeur de la renaissance arabe, mouvement à la fois littéraire, politique et culturel, et du réformisme musulman. La grande tradition de l’islam avait été fondée sur la pratique de l’interprétation et du débat, mais, dès le XIe siècle et davantage encore avec l’expansion de l’Empire ottoman, des pouvoirs à la fois politiques et cléricaux ont commencé à imposer dans le monde sunnite une lecture autoritaire et conservatrice des textes. Ce sont ces pouvoirs qu’al-Kawakibi qualifie de despotiques. Mais, au-delà du contexte historique, c’est du despotisme même, dans sa généralité, qu’il est question dans ces chapitres denses et percutants.

On pense au Hiéron de Xénophon, mais, à la différence du penseur grec, al-Kawakibi vise moins le tyran que ce qui constitue l’essence du despotisme, c’est-à-dire « le fait de disposer des affaires collectives à sa guise » ainsi que les effets qu’il produit. On pense aussi à De la servitude volontaire même si, pour al-Kawakibi, le despotisme ne naît pas exclusivement de la volonté de servir que suscite l’ensorcellement « par le seul nom d’un » comme chez La Boétie. C’est ici que se manifeste la modernité de l’intellectuel syrien attentif aux mouvements de son temps, et pour qui le despotisme peut être exercé non seulement par un individu mais aussi par un groupe. Il anticipe ainsi toute une réflexion contemporaine sur l’oligarchie. Certains régimes constitutionnels, dit-il en effet, relèvent du despotisme quand les pouvoirs législatif et exécutif y sont totalement indépendants l’un de l’autre. « Tout gouvernement peut être traité de despotique tant qu’il n’est pas strictement contrôlé et comptable sans indulgence de ses actes, comme ce fut le cas aux débuts de l’islam lors des révoltes contre Uthmân et Ali1, et c’est ce qui s’est passé dans la République française actuelle, lors des scandales des décorations et de Panama ou de l’affaire Dreyfus ».

Abd al-Rahmân al-Kawakibi

Abd al-Rahmân al-Kawakibi

Al-Kawakibi écrit pour un public musulman et arabe. Mais il puise ses références aussi bien dans le monde occidental et chrétien que dans le sien propre, saluant au passage les Anglais qui veillent à contrôler leur monarque. Il a lu les grands penseurs occidentaux, probablement dans les traductions en turc, et cite avec admiration et respect Montesquieu et Schiller, aux côtés de grands poètes de l’époque préislamique ou de celle des Omeyyades. Il est cependant convaincu que les habitants du Levant doivent réfléchir aux règles politiques essentielles qui leur conviendraient à partir de leur horizon propre.

Avec les Lumières, un puissant mouvement d’idées a été lancé « à la conquête du bien et au rejet impatient du mal, avec la volonté de progresser malgré les obstacles ». Les penseurs de la liberté en Occident ont profité de l’élan que leur donnait le développement des connaissances et, contre la soumission au despote, ils ont prôné la participation aux affaires publiques. Mais la plupart ont également combattu la religion sous toutes ses formes. Cela pouvait convenir au matérialisme des Occidentaux. Les Orientaux, quant à eux, qu’ils soient bouddhistes, chrétiens, musulmans ou israélites, sont attachés à la religion, voire à la bigoterie. Ils ne peuvent aller vers la liberté et l’égalité qu’en empruntant un chemin autre que celui qui a été suivi en Occident : celui de la réforme religieuse. Les objectifs sont certes les mêmes, mais les voies divergent, parce que les peuples ont des histoires et des horizons symboliques différents. Le réformisme ne doit pas être entendu comme une adaptation aux valeurs de la modernité occidentale, mais comme un « retour aux sources pures, réveillant ainsi la volonté et repoussant la torpeur, allégeant la souffrance engendrée par le despotisme et l’asservissement ». L’humanité de l’homme et la fraternité humaine sont affirmées, non dans le contexte de la colonisation culturelle, mais dans la dynamique propre de sociétés toutes également dignes et humaines.

Al-Kawakibi est sans doute un des premiers représentants de ce que l’on appelle aujourd’hui la théologie musulmane de la libération2, qui apparaît comme un mouvement transnational présent aussi bien en Europe qu’aux États-Unis, en Asie et sur le continent africain. L’un de ses représentants les plus célèbres fut l’Iranien Ali Shariati, qui traduisit Fanon en persan. Tous deux étaient, à des époques et dans des contextes religieux différents, des théoriciens et des militants de ce que l’on pourrait appeler sans anachronisme un véritable socialisme libertaire. Al-Kawakibi n’écrit-il pas que « le socialisme est sans doute l’un des meilleurs systèmes imaginés » ? Ce n’est pas par la violence, qu’il condamne sans réserve, mais par le développement de la raison, de la science et par la séparation radicale du pouvoir et de la religion – en faveur desquels Shariati comme Kawakibi trouvent des arguments puissants dans la relecture qu’ils proposent des textes fondateurs de l’islam – que les hommes iront vers leur émancipation.

Leurs idées et leur détermination leur valurent à l’un et à l’autre d’être emprisonnés, puis assassinés. On peut rappeler qu’en 1899 les femmes d’Alep manifestèrent publiquement pour la première fois de leur histoire – et sans doute de l’histoire des femmes arabes – pour exiger la fin de la détention d’Abd al-Rahmân al-Kawakibi.

Chaque phrase de ce petit livre dense, complété par quelques autres courts essais, est pensée comme si à chaque fois elle appelait un commentaire. Aujourd’hui que risque de triompher en France une vision binaire et caricaturale de la relation entre Occident et monde musulman, lire ce texte majeur qu’est l’essai Du despotisme, c’est s’ouvrir à la compréhension des courants les plus novateurs portés par des intellectuels musulmans, et se rendre attentif à l’une de ces grandes voix grâce auxquelles peut s’édifier une commune humanité.


  1.  Respectivement troisième et quatrième califes, successeurs du Prophète.
  2.  Une des meilleures synthèses sur la question est le livre du politologue irano-américain Hamid Dabashi, Islamic Liberation Theology : Resisting the Empire, Routledge, 2008.

Sonia Dayan-Herzbrun

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