Je ne sais pas qui je suis…

Qui est donc ce « petit Kostek » inventé par Szczepan Twardoch, dans Morphine ? Un traître ? Un héros ? Un salaud, séducteur, dandy, érotomane ? Fidèle à la patrie ou à la morphine ? Comme un sociologue qui observe les comportements de la jeunesse polonaise d’aujourd’hui, le lecteur est un peu dérouté. De Varsovie à Budapest, aller et retour, l’homme, qui se dit « né d’un ventre démoniaque », vit un mois d’octobre hallucinant, érotique et brutal. On se demande à qui on a affaire, et puis on comprend que le narrateur lui-même ne le sait pas.


Szczepan Twardoch, Morphine. Traduit du polonais par Kamil Barbarski, Les éditions Noir sur Blanc, 548 p., 25 €.


Kostek est le diminutif de Konstanty : Konstanty Willermann, citoyen polonais, 31 ans, Allemand. C’est possible dans ce pays qui distingue depuis toujours, nationalité et citoyenneté (avant guerre 3 % de la population était de nationalité allemande). Citoyen et lieutenant de l’armée polonaise, rescapé in extremis de combats meurtriers, il échoue dans une Varsovie à moitié détruite, il est devenu « n’importe qui ». Il a bien sa jolie femme, fille d’un nationaliste eugéniste, et un jeune fils, qui l’attendent dans un appartement bourgeois. Il a encore une maîtresse, une courtisane juive et ukrainienne, qui lui fournit de la morphine et du plaisir : « J’aime quand sa peau est fraîche comme si je caressais une pierre. » Il part la rejoindre dans un taudis. Il traverse la ville. « Varsovie s’éteint. Tout s’éteint. » C’est tard. Il la trouve en compagnie de deux hommes. Bagarres. Sexe. Gifles. Drogue. Rage. Et le voilà sur le chemin de l’appartement familial. Il minaude devant sa jolie femme. Il apprend que celle de son meilleur ami – qui fut aussi son premier amour – a disparu. Il court à sa recherche. Instable, sentimental ou cynique, il ne cesse de douter de lui, de ses desseins. Il en devient cruel.

Une voix intérieure

Il est contacté par les services du renseignement militaire polonais qui organisent la résistance. Ils ont décidé de tirer parti de sa nationalité, de la douceur de son accent autrichien. Ils lui ordonnent – c’est un officier – de s’inscrire comme Reichdeutsch auprès de l’occupant et de collaborer. Il renoue avec ses parents nazis, et le voici transformé en traître officiel pour les besoins d’une armée secrète en constitution. Il s’affiche en ville, dans les clubs qu’il fréquentait deux mois plus tôt, dandy et fêtard insouciant. On l’évite. Il a pris de bonnes résolutions : « Aucune drogue, aucune maîtresse. Maintenant il n’y a plus que la Pologne qui compte. » Il se vit déjà en héros. « Je suis là, un moi différent : prêt à tout sacrifier, je suis moi, qui ai aidé un ami, ai résisté à la tentation de s’enivrer, je suis un officier polonais digne, courageux, je suis un Polonais, je suis un homme, je suis viril, je suis, je suis, je suis… » Qu’en sait-il vraiment ?

Le récit de Szczepan Twardoch nous emporte dans un tourbillon crépusculaire, parfois baroque, tenu par un suspens digne des meilleurs thrillers. Kostek est chargé d’une mission difficile, il voyage, se déguise en officier de la police militaire allemande, traverse des frontières, tombe amoureux… L’auteur entrechoque des situations dramatiques ou futiles, des styles d’écritures aux rythmes des délires du personnage. Profondément égocentrique, voire égoïste, Kostek est en dialogue permanent avec un double, une voix féminine, qui l’observe dans le plus intime, qui connaît l’avenir. Une sorte d’ange gardien aux humeurs changeantes, elle-aussi.

Joli procédé littéraire qui dédouble le personnage. Nous le suivons de ces deux points de vue, à travers leurs discussions. Nous sommes moins dans la psychologie que dans les jugements moraux ou philosophiques. « Qu’il est dur d’être polonais quand on est allemand de sang et d’origine, quelle torture ! », soupire Kostek, tandis que sa voix intérieure lui dit : « Mon Kostek, espèce d’idiot, si seulement tu savais à quel point tes polonités et tes germanités sont sans importance, à quel point les sexes sont sans importance, à quel point tes honneurs et tes dignités et tes valeurs propres et réfléchies sont sans importance… ça pourrait te rendre tellement libre… »

Dès lors le propos central du roman n’est plus une succession d’aventures plus ou moins extravagantes. Nous plongeons dans une atmosphère décadente, des paysages désolés, une « ville violée », des cabarets qui n’existent plus aux clients fantomatiques. Non sans humour d’ailleurs. Kosteck roule en Chevrolet à gros cylindres, dandy au milieu de la mort. Il retrouve un père gueule cassée héros de la Grande guerre, policier nazi. Avant guerre, il aimait « cogner des nationaux-radicaux, picoler avec des voleurs juifs, jouer aux cartes avec eux, aller aux putes avec des apaches polonais et faire la tournée des caboulots », maintenant il se dit soldat et patriote. Est-il héroïque ? : « Il y a un mois, je tirais, je commandais, je me mettais à couvert. Il se mettait à couvert, il commandait, mais est-ce qu’il a tué, je ne sais pas, pour faire peur, peut-être. Oui. » Les deux voix se répondent. « Tu ne comprends pas l’humanité », lui dit-elle encore.

Défaite du sens

Aime-t-il les femmes ? « J’aime les femmes », se répète-il. Puis quand l’une lui répond : « Tu n’imagines quand même pas que tu vas me séduire avec cette indifférence forcée ? Moi ? » Sa petite voix se moque de lui : « Cela t’a dérouté, mon Kostek, qu’elle te dise ça. Tu as perdu confiance. Tu t’es troublé. Il y a beaucoup de mots pour exprimer ce qui est ton essence, mon Kostek. Tu es facile à déconcerter. Tu es une personne qui perd facilement confiance. » Il se rêve des identités contrastées. Tantôt dandy : « Je suis Konstanty Willemann, gentleman, viveur, homme à catins et toxicomane. Je n’ai jamais manqué d’argent. J’apprécie la compagnie d’artistes et d’écrivains. J’appréciais. J’aime les femmes. » Tantôt héros : « Je suis la Pologne ! Je suis la Pologne ! », se crie-t-il. Il craint et désire la morphine : « J’ai peur d’aller chez Salomé, car ma fiole m’y attend. Pleine de couleurs. Alors qu’elle me manque de plus en plus, ma petite fiole. Et même si ma douce, ma blanche putain a déjà vidé cette fiole, elle peut certainement en chercher une autre. »  Sa volonté est molle, commente la voix intérieure : en s’approchant « de l’appartement de son épouvantable et douce putain, de sa fiole pleine de bonté et de bonheur, il sait qu’il n’y résistera pas, mais il croit qu’il résistera. »

La mémoire le trouble. Il ressasse son passé, sa guerre, ses femmes, son avenir et ses rêves. « Où es-tu ? ». « Tu es encore ailleurs », lui dit sa voix : « Les époques se nouent en une tresse, mais seulement pour toi, car moi, je vois tout dénoué, comme si je regardais un ruban, et il y a ici simultanément toi là-bas et toi ici et toi alors et toi ici maintenant. »

Tout cela finit mal. Sa voix le quitte. Lamentable, menteur et vaniteux, le personnage irrite et fascine à la fois. On sort de ce gros livre, sonné. Dans une époque de défaite, un peu comme la nôtre, les repères se sont déglingués les uns après les autres, l’homme n’intéresse plus, le monde n’a plus de sens. Les dernières phrases du roman tombent comme la morale d’un conte : « Il n’y a pas de ‘pourquoi’. Rien n’est fait dans un but, les choses sont, et c’est tout. Il n’y a que la sombre, la noire substance pulsatile cachée sous la fine peau du monde et ce n’est qu’à l’extérieur, ce n’est qu’à la surface qu’elle cherche des réponses à la question ‘pourquoi’. Rien n’a de but. » Jeune star du roman polonais, auteur prolifique, dandy également, mannequin pour les publicités des automobiles Mercedes, Szczepan Twardoch est né en Silésie. Il transmet avec brio, en prenant pour toile de fond la Pologne de 1939, les désarrois de la première jeunesse du XXIe siècle.


Photo à la une : © Wiktoria Bosc

Jean-Yves Potel

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