Sciences et savoirs globalisés

Comment écrire aujourd’hui l’histoire des sciences ? Ni à la manière continuiste, comme le faisaient Comte et Duhem. Ni à la manière discontinuiste, comme le faisaient Bachelard, Canguilhem et Kuhn. Mais plutôt à partir des conditions de possibilité matérielles, sociales, géographiques, institutionnelles qui permettent le développement des savoirs pluriels. C’est le pari des trois volumes exceptionnels composant l’Histoire des sciences et des savoirs dirigée par Dominique Pestre, fruit d’un titanesque travail collectif, qui redessine le domaine.


Sous la direction générale de Dominique Pestre, Histoire des sciences et des savoirs.
Stéphane Van Damme (dir.), De la Renaissance aux Lumières.
Kapil Raj et H. Otto Sibum (dir.), Modernité et globalisation.
Christophe Bonneuil et Dominique Pestre (dir.), Le Siècle des technosciences.
Seuil, 3 vol., 507, 453 et 507 p., 38 € chacun


Depuis un demi-siècle, l’histoire des sciences a bien changé. Les gros volumes de synthèse ont cédé la place à des études de cas, à des travaux de plus en plus précis sur des auteurs et des périodes déterminés. On a étudié, avec Alistair Crombie et Gerald Holton, plutôt des styles de pensée scientifique que des doctrines et des théories. L’histoire des sciences s’est détachée de la philosophie des sciences et des questions portant sur les méthodes et la nature de l’objectivité scientifique. La sociologie des sciences est passée de conceptions mertoniennes insistant sur les normes de la science (scepticisme, mise en commun, désintéressement, universalisme) à des conceptions relativistes et postmodernistes comme celles de Bruno Latour, qui ont été au centre des science wars. Les science studies analysent la science comme un phénomène non seulement intellectuel mais social, historique, économique, culturel.

Ces trois imposants volumes s’inscrivent dans la lignée de ces travaux, mais leur impriment une nouvelle direction, en traitant directement le savoir scientifique dans tous les contextes dont il relève. L’originalité de l’entreprise, comme le dit son directeur Dominique Pestre dans son introduction, n’est « pas tant d’aborder les sciences et savoirs en eux-mêmes, dans leur être en quelque sorte intellectuel, que de rester le plus possible « en situation » dans l’épaisseur du monde et de la variété de ses activités et rencontres ». Cela signifie, nous dit-il, qu’on entend moins s’y intéresser aux concepts, aux théories, aux programmes de recherche qui structurent le devenir des sciences, qu’aux conditions matérielles de production du savoir scientifique (instruments de mesure, techniques), sociales et politiques (institutions, académies, groupes de discussion), géographiques (lieux où la science se diffuse, y compris en dehors du cadre européen, dans le cadre d’une histoire globale), économiques et historiques (à la fois dans la longue durée et dans le détail des échanges). Et surtout on n’entend pas dans ces volumes examiner seulement les sciences, mais aussi les savoirs souvent nés de pratiques et de dispositifs matériels concrets, qui ont aussi une histoire, selon les termes de Jacques Revel, « au ras du sol »1.

En faisant commencer leur histoire à la Renaissance, les éditeurs semblent sanctionner la position classique selon laquelle il y a une rupture galiléenne, laquelle crée la science moderne. Mais, comme le montre Lorraine Daston dans un essai éclairant, ce que l’on a appelé « la révolution scientifique » est un processus bien moins unitaire qu’on ne le dit souvent. La philosophie naturelle aristotélicienne a perduré bien au-delà du XVIIe siècle et n’a été que lentement remplacée par celle des cartésiens puis des newtoniens, et la nature n’était pas encore devenue, comme elle le sera au siècle suivant, indifférente aux normes et aux valeurs. Elle porte encore en elle le bon, le beau et le vrai. Comme le montrent les auteurs du premier volume, l’« ancien régime des sciences et du savoir » ne devient vraiment un « nouveau régime » qu’à travers les pratiques associées aux sciences, les formes d’institutionnalisation des sciences, leur enseignement. Il ne s’agit pas, comme le dit Stéphane Van Damme, de séparer le grain de la science de l’ivraie des savoirs non scientifiques (théologie, démonologie, médecine, histoire naturelle, etc.) et des techniques qui leurs sont associées, mais au contraire de les replonger au sein d’un ensemble de savoir-faire « performatifs ». Ces savoirs s’appuient sur des lieux, des instruments et des pratiques expérimentales, qui constituent autant de socles matériels de leur développement.

Le premier volume étudie les figures du savant de la Renaissance jusqu’aux Lumières, la diffusion de la science dans les académies, l’apparition d’une culture expérimentale et de types comme celui la « femme savante ». D’autres essais montrent le rôle de la guerre dans l’émergence des sciences classiques, et la mise en scène des sciences comme spectacle de la nature, face à des publics amateurs de « curiosités » (la curiosité, jadis vice au Moyen Âge, devient une vertu). Les auteurs sont attentifs aux déplacements induits par les sciences dans la représentation de l’espace par la cartographie, l’imprimerie, la culture écrite et la culture visuelle, par les multiples reproductions, planches, images. La nature devient spectacle des naturalia déposés en tableaux, et les humains aussi, comme le montrent Jean-Frédéric Schaub et Silvia Sebastiani dans un essai sur l’émergence des questions de race. Les sciences et les savoirs s’étendent en dehors de l’Europe, par le commerce avec l’Asie, dans les mondes atlantiques, à travers les missionnaires en Amérique et en Chine, l’Empire du Milieu lui-même n’échappant pas à la diffusion des savoirs européens. Par les exilés (Huguenots, Arméniens, Morisques, Séfarades), les savoirs circulent. Bacon et Descartes vantaient le pouvoir d’appropriation de la nature par les sciences. Elles devinrent aussi un mode de gouvernement, à travers les entreprises, à la fois privées en Angleterre (avec les multiples projects que caricaturaient Defoe et Swift, comme le montre Liliane Hilaire-Perez) et publiques en France, où le colbertisme fut aussi scientifique. La science investit l’administration et l’environnement, qui a déjà ses lointains défenseurs.

Étudier les savoirs selon des dimensions géographiques et dans le contexte extra-européen, comme le fait le deuxième volume, implique de faire des redécoupages chronologiques. Le XIXe siècle « mondialisé », expliquent Kapil Raj et Otto Sibum, implique que l’on commence vers 1760 et que l’on aille jusqu’à la Première Guerre mondiale. C’est à cette époque que la science s’institutionnalise et se professionnalise vraiment, que les frontières disciplinaires se redessinent dans les universités et sous la pression des changements techniques. Ces mouvements accompagnent la reconfiguration du savoir, sa prise en compte du temps et de l’histoire. L’Exposition universelle de Londres de 1851 consacra cette mutation. La machine à vapeur met l’énergie au centre du monde économique, les sciences de la terre jouent un rôle crucial au plan géopolitique. La science change la vision que nous avons du vivant. Boucher de Perthes donne une image de l’homme préhistorique inspirée du capitalisme. Les progrès techniques deviennent inséparables de la théorisation. Simon Schaffer et Luc Berlivet montrent comment les instruments de mesure et les standards imposent à la science leurs normes, notamment statistiques (on se rappelle ici les travaux de Ian Hacking et de ses associés, ceux d’Alain Desrosières), mais aussi à l’hygiène et à ce que l’on nomme depuis Foucault la « biopolitique », qui s’appuie sur une théorie hiérarchique des races qui fonde aux États-Unis la vision racialiste de la société. Les essais de Kohzo Ito sur l’entrée du Japon dans la modernité scientifique et de Kapil Raj sur l’Inde ne sont pas les moins intéressants. Dans un essai stimulant, Wolf Feuerhahn montre comment l’émergence de l’opposition entre les sciences et les lettres (notamment chez le vicomte de Bonald) dessine une préhistoire des partages politiques du savoir qui aboutira, au XXe siècle, à l’opposition fameuse des « deux cultures » et à l’affaire Sokal.

Le troisième volume porte sur le XXe siècle après la Grande Guerre, celui des « technosciences » : la science envahit le quotidien et toute la vie sociale. Plus que jamais, elle est au cœur de la guerre, de la politique, de l’économie ; c’est elle qui relie toutes les ruelles du « village global », dans un monde dont on peut vraiment dire qu’il est devenu scientisé. Les contributions du dernier volume portent quasiment toutes sur cet empire, dont on ne sait s’il est celui de la science sur la société ou l’inverse. Le scientifique devient plus que jamais une figure publique et les images de la science sont partout (Steven Shapin, Charlotte Bigg). L’État se fait entrepreneur en science, mais les institutions de savoir se multiplient à côté de la recherche publique (David Edgerton, Dominique Pestre). L’industrie pharmaceutique mène la recherche chimique et biologique par le bout du nez (Jean-Paul Gaudillière). Dans le même temps, le public s’inquiète des effets de la science sur la santé et l’environnement (Linda Nash). Les sciences elles-mêmes deviennent sociales, comme le montre Jacques Revel dans une synthèse magistrale. L’économie devient la science sociale par excellence (Timothy Shenk et Timothy Mitchell). La biologie, les savoirs du gène et de l’hérédité forment l’arrière-plan du biopouvoir, dont Foucault sera l’un des théoriciens (Sarah Franklin). La science au XXe siècle accomplit le rêve cartésien de gouverner le monde, mais à quel prix ? Elle contrôle les corps et les sexes (Delphine Gardey), le monde vivant, le « système Terre ». La Chine n’est pas en reste.

Cette monumentale entreprise collective, qui a mobilisé plus de soixante chercheurs de toutes nationalités, conduit, selon Dominique Pestre, à huit conclusions au moins. 1. La science n’a pas été qu’européenne. 2. Les savoir-faire ont été décisifs pour la science. 3. Le monde du commerce a toujours été essentiel à son développement. 4. L’État a toujours été un acteur central. 5. Convaincre l’opinion a toujours été l’un des objectifs de la science. 6. Elle a toujours contribué à la définition des races et du genre. 7. Les transformations de la nature ont toujours occupé les savants. 8. La géographie physique et sociale de la production des savoirs est essentielle.

Cette encyclopédie fera sûrement date. Elle introduit l’histoire globale au sein de l’histoire et de la sociologie des sciences. Elle réoriente les perspectives en direction de l’imaginaire de la science. Elle montre que l’entreprise scientifique est intrinsèquement sociale. Et surtout, même si elle n’entend parler que des savoirs au pluriel, elle invite à s’interroger sur la nature du savoir en général. Le grand mot de presque tous les essais de ces volumes est que ce qu’on appelle la science n’est pas dissociable de « savoirs » qui ont un double caractère. D’une part, ils sont en partie des savoirs traditionnels, et la coupure entre ce qui est « vraiment » scientifique et ce qui ne l’est pas est floue. D’autre part, ces savoirs sont la plupart du temps des pratiques : pratiques savantes, pratiques techniques, industrielles, institutionnelles, politiques, culturelles, qui démentent la division entre épistémè et technè. La figure centrale n’est pas celle du « savant », mais celle de l’« érudit artisan » (Otto Sibum). Ces pratiques et ces savoir-faire ne sont pas eux -mêmes vrais ou faux, justifiés ou rationnels : ce sont des conditions, à la fois matérielles et sociales, de la connaissance scientifique, et non pas seulement des auxiliaires de celle-ci. Elles la rendent possible, parce qu’elles lui imposent leurs normes, et elles délimitent ce qui va compter comme « objectif », « universel » et « mesurable » : les adjectifs mêmes par lesquels on caractérise classiquement l’ethos du savant et qui confèrent à la science son prestige, sa place centrale dans notre savoir et son rôle dominant dans la société et dans le monde politique.

Pour le philosophe, qui aime à s’interroger sur le concept même de savoir et de connaissance, ces analyses sont aussi passionnantes que problématiques dans ce qu’elles sont supposées montrer. Passionnantes parce qu’elles conduisent à s’interroger sur les liens du savoir et de la pratique, du savoir et du pouvoir. Ces études entendent montrer que tout un pan du savoir n’est pas simplement l’instrument du pouvoir, il est le pouvoir ; il n’est pas ce qui fonde la pratique : il est une pratique. Lieu commun foucaldien, certes, mais ici généralisé et détaillé. Elles montrent aussi que le savoir se décline au pluriel. Il y a des savoirs, dont le savoir scientifique n’est qu’un parmi d’autres, qui sont en conflit sans cesse, et qui revendiquent chacun sa légitimité. Qu’elle soit fondamentale ou appliquée, la science elle-même voit la sienne contestée. Enfin, elles montrent que, dans tous les domaines où elle est appliquée, la science est tout aussi descriptive que normative : on ne peut pas, par exemple examiner le réchauffement climatique sans penser aux enjeux écologiques et sans se demander si ce que l’on sait n’est pas orienté par ce que l’on fait.

Ces analyses invitent aussi à se demander quelle est la relation des sciences au savoir, et du savoir en général aux savoirs particuliers. Une histoire et une sociologie des sciences axées sur les savoirs plutôt que sur les sciences du point de vue « intellectuel » met nécessairement l’accent sur les manières de savoir plus que sur ce qui est connu. Est-il possible, dans une telle approche, de se demander ce que savent, dans tel ou tel domaine, les hommes de telle ou telle époque ? Cela semble difficile. La réponse est plutôt qu’ils avaient telle ou telle manière de savoir, dans tel domaine, avec telles ou telles techniques, dans tel ou tel contexte social et culturel. Il y a un savoir grec, un savoir renaissant, un savoir des Lumières, un savoir moderne, et sans doute aussi un savoir mondial ou global. Faut-il alors renoncer à caractériser de manière unifiée la notion même de savoir ? Mais le concept même de savoir peut-il s’identifier aux manières de savoir et aux modes d’acquisition du savoir ? Cela semble curieux, même sur des exemples triviaux. Prenez le fait qu’il y a plus d’eau à Venise qu’à Rome. Une liste des manières d’en venir à savoir ce fait contient sans doute le fait qu’on m’a dit qu’à Venise il y a des canaux partout, le fait que j’y suis allé, que j’ai regardé une carte, et que j’ai considéré les propriétés correspondantes à Rome, par exemple qu’il n’y a pas d’aqua alta à Rome et qu’on peut y acheter sans problème un appartement au rez-de-chaussée. Mais comment peut-on dire que savoir cette liste de faits explique ce que c’est que savoir qu’il y a moins d’eau à Rome qu’à Venise ? Expliquer ce qu’est la connaissance est une chose, et expliquer nos manières de connaître en est une autre. Une liste de manières d’apprendre quelque chose n’est pas la même chose que la définition de cette chose. Pourquoi ce point socratique relativement banal est-il souvent oublié ? Sans doute parce que nous associons la question de savoir ce qu’est la connaissance à la question de savoir comment nous connaissons.

Ces analyses sont aussi problématiques si l’on se demande comment on doit entendre les deux termes du titre : « sciences » et « savoirs ». Le mythe qu’entendent rejeter la plupart des historiens et sociologues qui écrivent dans ces volumes est celui, né essentiellement au XIXe siècle, du savant comme officier et serviteur de la vérité et de la preuve, allant les chercher dans l’espace clos de son laboratoire, parmi ses pairs et ses étudiants, espace noétique isolé du social et de l’histoire. Ils ont raison. Mais peut-on, comme le font ces volumes, qui portent essentiellement sur la part humaine et sociale de la science, dissocier celle-ci de sa part inhumaine, prométhéenne, celle qui concerne la recherche d’une connaissance d’une nature qui est foncièrement indépendante de nous ? Peut-on, comme le font beaucoup de ces essais, écrire l’histoire des conditions matérielles et culturelles de la pratique de la science en faisant totalement abstraction de l’histoire des théories scientifiques ? Même si les savoirs plongent leurs racines dans la pratique, la science n’est-elle pas essentiellement théorique ? On a parfois l’impression, dans certains essais, qu’on omet cette dimension ou même qu’on assimile le savoir scientifique à ses conditions pratiques. Mais les sciences ne doivent-elles pas être plus que des instruments sociaux pour pouvoir réussir en rendant possibles des progrès techniques ? Ne doivent-elles pas pouvoir être au moins vraies et susceptibles de preuve pour être utiles et avoir tant d’effets sociaux ? Autrement dit, même si les sciences proviennent d’un fond qui n’est pas totalement rationnel et qu’elles ont des effets qui le sont encore moins, ne sont-elles pas, dans leur tentative pour connaître la nature, ce que l’on peut encore malgré tout faire de mieux en matière de rationalité ?

Bien sûr, les auteurs n’ignorent pas ces questions traditionnelles de la philosophie des sciences. Mais il est assez étonnant que le contenu même des sciences se trouve très rarement mis au premier plan, autrement dit toute la part du savoir qui n’est justement pas au service du pouvoir. C’est comme s’il fallait, à côté de cette encyclopédie, en posséder une seconde, sans doute en plus de trois volumes, qui s’appellerait Histoire des sciences tout court, et qui nous dirait ce que les sciences nous ont appris, en plus de la question de savoir comment et à partir de quelles conditions nous avons appris tout cela. Mais bien souvent nous savons des choses mais avons oublié comment nous les savons, et d’où nous les savons. Nous oublions aussi ce qui rend possible le fait que nous les savons. C’est pourquoi des entreprises comme celle-ci sont très importantes.


  1. Il n’est pas possible de mentionner ici tous les collaborateurs (plus de soixante). Je dois me limiter à citer quelques contributions.

Pascal Engel

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