La rive gauche du Danube

Dans un ouvrage publié aux Editions des Syrtes et dirigé par András Kányádi, des chercheurs français et hongrois tentent de donner un contour un peu plus systématique aux travaux sur Gyula Krúdy et de dépasser la vision traditionnelle de la critique française qui fait le plus souvent de cet auteur le héraut d’un monde englouti. Dans le même temps paraît, toujours chez le même éditeur, Sept Hiboux, roman traduit pour la première fois en français par Gabrielle Watrin, texte d’une ampleur qui dépasse les cadres dans lesquels l’auteur hongrois est trop souvent cantonné.


Gyula Krúdy, Sept Hiboux. Trad. par Gabrielle Watrin, Editions des Syrtes, 320 p., 23 €.


Les Sept Hiboux, c’est d’abord le nom d’une auberge de Budapest, au 7 rue Képiró, à Pest sur la rive gauche du Danube, où logeaient au siècle dernier des étudiants et des poètes. C’est précisément à la fin de cette époque, au début de l’hiver, que commence cet épais roman. Un vieil homme, avocat à la retraite, à l’allure complètement désuète si l’on en croit les longues descriptions et les commentaires du narrateur, Szomjas Guszti, littéralement « le petit Gustave assoiffé », revient dans la capitale après trente années passées à la campagne, à la recherche d’un amour de jeunesse disparu et d’un rêve tout aussi évanoui, celui de devenir écrivain. Le hasard le conduit à arbitrer une dispute entre le galant Józsiás et Leonóra, une de ses amantes, qui l’a surpris en agréable compagnie, celle de la belle Zsófia. Voici le point de départ des aventures de Józsiás, écrivain, « l’un de ces écrivains ambitieux et infatigables qui veulent voir leur nom imprimé si possible tous les jours. S’ils ne le trouvent pas sur une publication sentant l’encre fraîche, ils considèrent leur matinée perdue. Pour que leurs écrits puissent passer dans toutes les imprimeries de la ville par les mains des typographes qui en effectuent la composition au plomb, il leur faut frapper à la porte de tous les responsables de publication de bulletins, d’hebdomadaires ou d’almanachs ». C’est aussi le départ des aventures de Szomjas, son fidèle disciple rempli de drôlerie et non dénué de lucidité, à la manière d’un Sancho.

Les péripéties se succèdent dans un récit qui prend des allures tragiques et comiques tout à la fois. Les ressorts de l’intrigue sont le plus souvent galants – Józsiás étant prompt à séduire et à être séduit. Krúdy montre dans Sept Hiboux combien il est talentueux dans l’art de mêler grotesque et sublime, et combien ce goût du contraste donne chair à un roman dans lequel on risque pourtant parfois de se perdre. Les personnages secondaires sont en effet nombreux et l’auteur ne renonce jamais au plaisir de camper un décor, une atmosphère, ayant recours pour cela à des descriptions documentées et généreuses. C’est d’ailleurs précisément ce talent (et quelques détails biographiques) qui ont souvent fait ranger Krúdy dans la catégorie des écrivains du terroir, des chantres nostalgiques d’une époque révolue.

Il parvient dans le roman à donner une représentation haute en couleurs de la Budapest fin de siècle, qui est un personnage à part entière du roman, mais aussi de ses cercles littéraires. Cela ne va d’ailleurs pas sans poser quelques difficultés au lecteur contemporain, qu’il soit hongrois ou français, si l’on en croit les propos de la traductrice Gabrielle Watrin, dont les très nombreuses notes sont une aide précieuse pour le lecteur qui peut alors identifier les différents écrivains, poètes, éditeurs ou encore journalistes auxquels Krúdy fait référence. Les ambitions contrariées des uns, les manipulations des autres pour parvenir à leurs fins, les éternelles rivalités, rien n’est oublié dans cette peinture vivante des milieux littéraires budapestois qui ne manquera pas d’amuser le lecteur. L’écrivain n’est pas dénué d’humour, et personne, pas même lui, n’échappe à son œil incisif : « L’auteur ne se lasserait pas de décrire tout au long de ce roman comment le vieux sage mangeait et buvait, de raconter la discussion qu’il engagea avec le restaurateur Klein au sujet de la soupe de loche que l’on se devait de consommer avec du chou la semaine de Noël dans toute la Hongrie, mais qu’on ne trouvait dans aucun restaurant à Pest, comme si la Tisza, sous la glace de laquelle on pêchait cette loche, était trop lointaine. »

Mais le roman Sept Hiboux est également une caisse de résonnance des grandes questions de l’époque de Krúdy sur la littérature et son rapport au réel, sur la psychanalyse, sur la naissance de la modernité et les résistances qu’elle engendre. La finesse des analyses psychologiques est renforcée par la capacité de l’écrivain à se tenir tout près de l’abîme. La mort est omniprésente, horizon du vieillard qui devient ainsi philosophe (ou pragmatique) : « Moi aussi j’étais gagné par la mélancolie lorsque j’étais jeune. C’est le gage de la jeunesse. Jeune, on a encore le droit d’être triste. Mais un vieux qui est affligé n’est plus utile à rien. […] Nous, les vieux, nous devons considérer les souffrances qui nous accablent comme si nous n’étions pas concernés. C’est ce qui les rend supportables… » Les accents fantastiques du récit donnent aux personnages une profondeur insoupçonnée et contribuent sans aucun doute à faire de Krúdy un grand écrivain de la modernité européenne.

Gabrielle Napoli

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