Regarde passer la vie

Après Vies d’hommes illustres paru aux éditions Al-Dante en 2011, le poète sonore Anne-James Chaton revient sur des femmes… célèbres. Que l’on croyait connaître.


Anne-James Chaton, Elle regarde passer les gens. Éditions Verticales, 262 p., 21 €


C’est un défilé de phrases minuscules, d’informations objectives lancées comme des invectives, froides, dénuées de séduction, administrées d’un trait, avec toujours ce même sujet, ce « elle » répétitif et anonyme qui peut être tout et n’importe qui : « Elle regarde passer les gens. Elle est assise sur un banc. Elle lit le journal. Elle lit l’Aurore. Elle découvre la lettre d’Emile Zola. Elle n’est pas d’accord. ». Phrases qui rebutent, qui parlent de femmes, oui, mais quand même, de cette façon. Et puis de quelles femmes, avec ce pronom qui ne fait que proclamer le genre sans jamais en nommer l’être ?

Il faut aimer les parties de cache-cache et prendre le jeu à la lettre pour tenter de déceler, grâce au souci du détail, ces biographies cachées que l’on ne saurait voir. Camille Claudel, Isadora Duncan, Virginia Woolf, Jeanne d’Arc, Claude Cahun, Billie Holiday, Marilyn Monroe, Jackie Kennedy, Sylvia Kristel, Margaret Thatcher pour ne nommer qu’elles. Mais tenter de savoir de qui l’on parle, peut, au bout de 360 pages, au mieux lasser, au pire donner la nausée.

Une fois abandonné le cache-cache opiniâtre, nous lisons en réalité autre chose. Dans la forme, Chaton n’a rien inventé, l’utilisation récurrente du pronom est en réalité empruntée aux Géorgiques de Claude Simon qui superposait et faisait entrer en résonance des vies masculines.

Mais dans le fond, tout diffère. D’abord parce que Chaton, boulimique, ne se limite pas à trois identités mais au contraire, les multiplie, enchaînant ainsi les éléments biographiques, les images, sans respecter la chronologie, comme pour jeter davantage encore le trouble sur la réalité de ces femmes et pour brouiller l’image que nous en avons. Quel lien entre ces actrices, écrivains, politiques, épouses de ? Aucun bien sûr. Quoique. Introduites par des phrases courtes et nerveuses, comme dans un souffle, elles ne trouvent, dans le fond, aucun répit, vouées aux aléas du climat, au hasard des situations. Tout va trop vite pour ces vies, et, à l’image de notre époque, tout s’accélère sans qu’il nous soit possible de saisir quoi que ce soit dans ce qui les fonde, sans qu’il nous soit possible d’arrêter la machine. « Elle accélère. Elle roule vite. Elle roule trop vite » lit-on à propos d’une certaine Lady Di, qui, bousculée comme les autres, se dirige droit dans le mur.

Autre – belle caractéristique – du roman : son irrévérence. Chaton se joue de l’icône et nous invite à la penser et à l’imaginer de la manière la plus inattendue qui soit, enchevêtrée et confondue dans celle d’une autre, la poussant même parfois jusqu’à l’absurde : « Elle meurt. Elle est en chemin pour le Mans. Elle mange des tournedos. » Drame, mobilité, anecdote, tout se lie et si les correspondances ne cessent d’affleurer, c’est pour laisser aussi la possibilité de sourire, car l’auteur a de l’humour. Lier de manière purement formelle la vie de Sylvia Kristel à celle de Margaret Thatcher, il faut le faire, mais nous pousser ensuite, de la manière la plus inattendue qui soit, à les rapprocher le temps d’une lecture, provoque nécessairement le rire. L’agencement des informations restant arbitraire, libre à nous de les interpréter comme on le souhaite.

Formulée ainsi avec talent, cette irrévérence (à ne pas confondre avec l’insolence vulgaire de nos écrans de télévision) permet alors de dépasser des biographies toujours trop factuelles et pointe une sorte de grimace devant tous ces faits dont – au final – nous n’aurons que faire.

La vie oui. Ses faits, non. Alors quoi ? Comment donc aborder des vies, comment en parler si les faits ne cessent de s’enchevêtrer dans ceux des autres ? La vie ne se cadre pas, nous soufflerait le livre. Elle se confond, à la rigueur. Avec celles qui passent, celles des autres, celle de son lecteur. Elle s’interprète.

Elle se regarde passer. En vitesse, cela va de soi.


Photo à la une : © Catherine Hélie

Natacha Andriamirado

À la Une du n° 7