La guerre révolutionnaire

Vous n’aimez ni la guerre ni les commissaires politiques ? Vous vous désolez du cours que suit le monde, des discours martiaux de nos dirigeants ? Alors, lisez Aventures dans l’Armée rouge de Jaroslav Hasek, qu’Ibolya Virág vient de rééditer avec des dessins de l’auteur. C’est drôle et édifiant. Une pochade par le père du soldat Chveik. Cette fois, il raconte ses propres souvenirs dans l’armée rouge, pendant la guerre civile de 1918. Il est à Bougoulma (aujourd’hui dans le Tatarstan à l’est de la Russie) où il s’affronte aux cosaques.


Jaroslav Hasek, Aventures dans l’Armée rouge. Trad. du tchèque par Héléna Fantl et Rudolph Bénès. Éditions La Baconnière, 88 p., 8 €.


D’abord mobilisé dans l’armée autrichienne, journaliste et satiriste de Prague, bon buveur et orateur de cabarets, Jarolav Hasek (1883-1923) passe du côté des bolcheviques en 1918. Il s’enrôle dans l’armée de Trotsky. À peine arrivé à Simbirk, en octobre 1918, il est nommé « gouverneur militaire de la ville de Bougoulma ». « Êtes-vous sûrs que la ville est entre nos mains ? » demande-il. On ne sait pas. Où est cette ville ? « Vous ne croyez tout de même pas que je n’ai rien d’autre à faire que de m’emmerder à chercher un bled comme Bougoulma ? », lui répond le président du Soviet militaire révolutionnaire du « Groupe rive gauche ». Voilà qui donne le ton de ces souvenirs. Et de la pagaille qui régnait en Russie un an après la Révolution. Hasek n’est ni dans le lyrisme tragique du Boulgakov de La Garde blanche, ni dans le réalisme baroque du Babel de La Cavalerie rouge. Il se limite à des tribulations racontées comme des histoires de caserne. Et c’est irrésistible.

On retrouve le ton, malheureusement oublié en ce temps de commémoration de la grande guerre, des aventures du brave soldat Chveik (trois volumes traduits du tchèque par Claudia Ancelot, chez Gallimard). Le tragique est bien là, mais caché dans des anecdotes burlesques. Une fois, il est condamné à mort par un tribunal révolutionnaire, sur la foi d’un télégramme de son rival qui l’accuse d’avoir trahi. Sentence exécutable immédiatement. Le président du tribunal lui propose seulement d’apporter le samovar et de boire un thé, avant de se mettre à l’œuvre. Le condamné en profite pour demander l’audition de l’auteur du télégramme. Elle avait été jugée inutile. L’homme est entendu et déclare : « Le télégramme, mes petits pigeons, j’étais soûl quand je l’ai envoyé. » Et les rôles s’inversent. Voilà l’auteur du télégramme accusé à son tour. Une nuit de délibérations avec le président. Finalement, personne n’est fusillé, on s’en sort avec un avertissement délivré au buveur accusateur. « Durant nos délibérations, note Hasek, l’intéressé, quant à lui, avait dormi comme un sonneur. »

hasek_article

hasek_article_2

Ainsi s’échouent les ambitions personnelles ! Les incertitudes militaires et les jeux de pouvoirs sont ridiculisés dans une succession de rebondissements croquignolesques. Une manière aussi de faire sentir les peurs des populations civiles traversées par la guerre. Cela peut tenir à une formulation, comme ce jour où, nouveau gouverneur de Bougoulma, Hasek s’apprête à recevoir l’héroïque et redoutable cavalerie du régiment révolutionnaire de Tver. Il fait porter à « la citoyenne abbesse du couvent de la Sainte Mère », un ordre de réquisition : « Mettez immédiatement cinquante vierges religieuses à la disposition du régiment de cavalerie de Petrograd. Veuillez envoyer directement les vierges à la caserne. » Panique au couvent et dans la ville, mobilisation de l’Église orthodoxe, processions, rassemblement aux cris de « Christ vit, Christ règne, Christ est vainqueur ! » L’abbesse finit par lui demander : « Au nom de Dieu, qu’allons-nous faire là-bas ?… Ne détruis pas ton âme ! » Et lui de répondre à la foule : « On va lessiver les planchers et nettoyer toute la caserne pour que le régiment de cavalerie de Petrograd y soit à l’aise. Allons-y ! » Et tout le monde le suit. Plus tard, une « jeune et jolie religieuse » lui offrira une petite icône pour le remercier…

Derrières ces anecdotes, on voit poindre la violence et l’arbitraire du pouvoir soviétique en train de s’installer, la brutalité et l’injustice des ordres. Ainsi ce télégramme du « soviet révolutionnaire front est », lorsqu’est envisagé d’évacuer la ville, qui ordonne de tout détruire derrière lui, et d’attendre de l’aide. « Le télégramme m’en tomba des mains », écrit-il.

Jaroslav Hasek rentre à Prague en 1920. Ses souvenirs paraissent dans la presse tchèque en 1921. Il reprend la rédaction des aventures de son « brave soldat Chveik » (six volumes étaient prévus), son antihéros est adopté, de plus en plus populaire. Mais lui, rongé par l’alcool et les déboires personnels, meurt à 39 ans, en janvier 1923, seul et dans la misère.

Jean-Yves Potel

À la Une du n° 5