Un fils de l’Atlantique noir : C.L.R. James

De l’œuvre de Cyril Lionel Robert James, on ne connaissait surtout jusqu’à présent que la célèbre étude sur la révolution haïtienne. Pierre Naville, pourtant spécialiste de sociologie du travail, avait pris la peine de traduire lui-même et d’introduire Les Jacobins noirs, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, alors que s’amorçait la grande vague de décolonisation qui depuis l’Asie allait s’étendre au reste du monde. C’est dire l’importance que ce marxiste dissident, l’un des futurs fondateurs du PSU, accordait à la pensée de cet écrivain militant, natif de Trinidad.


Matthieu Renault, C. L. R. James : La vie révolutionnaire d’un « Platon noir ». La Découverte, 232 p., 19,50 €


Le livre de Matthieu Renault vient donc combler un manque. Quelques autres textes de James ont été traduits ou vont l’être. Mais l’esquisse de biographie intellectuelle qui nous est offerte ici donne à voir la diversité des intérêts de cet auteur : de la question de la révolution africaine à celle de la renaissance caribéenne, en passant par la question noire aux États-Unis, sans négliger le cricket, dont James fut un adepte et un théoricien, ni le romancier Hermann Melville à qui il a consacré un ouvrage.

C. L. R. James fut, en effet, un grand lecteur, un grand voyageur, et un militant de causes multiples, qui, jusqu’à la fin de sa vie, écrit Matthieu Renault, devait rester « marxiste » dans une configuration américano-caribéenne qui, à elle seule, aurait mérité une véritable analyse. James, avec tous ses branchements, demeure l’un des représentants les plus caractéristiques de cet « Atlantique noir » qu’a longuement étudié Paul Gilroy, espace, non de diaspora comme le suggère Renault, mais bien de déplacements et d’incessantes recompositions.

On peut regretter que l’auteur se soit senti obligé d’enfermer James dans des catégories conceptuelles en vogue, qui ne permettent pas de comprendre la genèse propre de ce personnage hors du commun ni même le monde dans lequel il évoluait et avec lequel il interagissait. Un vrai travail d’historien (de la pensée, des mouvements sociaux et politiques) reste à faire autour de James, avec les lenteurs et les approfondissements que cela exige. Le récit de vie que propose Matthieu Renault y incite et fournit des éléments importants pour s’y atteler.

Sonia Dayan-Herzbrun

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