Suspense

Erlendur mène l’enquête

L’Islandais Arnaldur Indridason, dont paraît Le Lagon noir, est l’auteur d’une série très réussie dont le héros est le commissaire Erlendur Sveinsson (connu sous son prénom, comme il est habituel en Islande, où chacun est d’ailleurs « listé » de cette façon dans les annuaires téléphoniques).


Arnaldur Indridason, Le Lagon noir. Trad. de l’islandais par Éric Boury. Metailié, Noir, 320 p., 20 €


© Daniel Mordzinski

© Daniel Mordzinski

Depuis 1997, une quinzaine de titres ont familiarisé les lecteurs du monde entier avec l’énigmatique et taciturne Erlendur ainsi qu’avec la vie sur cette île du Septentrion. L’auteur a parfois mis son héros au repos en utilisant de manière fort réussie les collègues policiers de ce dernier pour diverses aventures, mais c’est cependant Erlendur qui, ayant l’affection du public, doit reparaître bon an mal an. En 2011, sans doute lassé de devoir faire vieillir son héros, Indridason a même décidé de faire des « préquelles » à la série (selon le calque français du bizarre néologisme anglo-saxon « prequel »). Le Lagon noir est ainsi le troisième roman portant sur les années de formation du jeune Erlendur ; on est en 1979, il vient de divorcer et est monté en grade dans la police.

Le Lagon noir mène parallèlement deux intrigues qui permettent d’évoquer deux moments de l’histoire islandaise – les années cinquante et les années soixante-dix – tous deux marqués par la forte présence américaine d’après-guerre sur l’île. Dans une première enquête, Erlendur et sa collègue Marion tentent d’élucider la mort d’un homme qui travaillait sur la grande base américaine de Keflavík et dont le corps a été retrouvé dans un lagon d’eau chaude ; dans la seconde, le seul Erlendur cherche, pour des raisons qui lui sont propres, à résoudre un mystère vieux de plus de vingt-cinq ans : celui d’une jeune fille qui s’est volatilisée sur le chemin de son lycée.

Le livre, comme les autres romans d’Indridason, mêle donc histoire de l’Islande, évocation de paysages et de mœurs (les gastronomes retrouveront ici une fois encore le fameux plat de raie faisandée à la graisse de mouton dont l’odeur nécessite après dégustation une bonne aération des vêtements des convives). Il met en son centre le rapport entre les Américains retranchés sur leurs bases militaires et les Islandais : les premiers refusent avec morgue de coopérer avec la police islandaise. Mais si l’arrogance et le racisme américains sont bien présentés, la corruption causée par la présence des riches « occupants » l’est également : les lucratifs contrats de travail et de maintenance obtenus par certains Islandais, ou la contrebande que d’autres mettent sur pied en faisant sortir illégalement alcool, cigarettes, drogue, blue-jeans, disques, des camps militaires.

Le Lagon noir permet de retrouver les personnages, les thèmes, l’atmosphère d’Indridason (la fascination pour cette Islande qui est si vite passée d’une société paysanne et pauvre à une société citadine et riche – du moins jusqu’à la crise de 2008). Mais le lecteur qui n’aurait jamais lu un titre de la série Erlendur a sans doute intérêt à ne pas commencer par ce roman. En effet, si le déroulement des deux enquêtes permet des explorations et des rebondissements intéressants, leur dénouement est assez décevant et Le Lagon noir tourne court. Donc, pour mieux rencontrer Erlendur et l’Islande, il vaudrait mieux commencer par La Cité des Jarres ou La Voix.

Après, bien sûr, l’addiction à Indridason est garantie.


Dans un palace de Lahore

Les attaques terroristes menées en 2015 et 2016 contre des hôtels de luxe au Mali, en Égypte et au Burkina Faso ont inspiré à Sunny Singh Hôtel Arcadia, un thriller qui n’est pas sans qualités.


Sunny Singh, Hôtel Arcadia. Trad. de l’anglais (Inde) par Maia Bharati. Galaade, 254 p., 23 €


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L’histoire prend la forme suivante : un jeu de chats et de souris en huis clos : un groupe terroriste qui s’est emparé d’un palace de Lahore y assassine les « invités » (appellation hôtelière moderne pour « clients ») et le personnel, tandis qu’un homme et une femme tentent de leur échapper et qu’à l’extérieur la police fait le siège du bâtiment. En avant donc pour l’unité de lieu, de temps, et le suspense – ce dernier, ceci dit, parfois un peu mou du genou.

Les bonnes idées : on ne voit jamais les terroristes, on ignore leurs motifs ; les deux individus en danger qui fournissent notre accès à l’histoire ne se connaissent pas, ne se rencontrent jamais et, pendant toute l’attaque, communiquent l’un avec l’autre par téléphone. Le premier personnage est le gérant de l’hôtel, Abhi, retranché dans son bureau, les yeux rivés sur ses écrans de surveillance ; l’autre est une journaliste de guerre, Sam, réputée pour ses photos « esthétiques » de cadavres, qui va passer son temps à effectuer de brèves et dangereuses « sorties » hors de sa chambre. Elle s’aventure dans diverses parties du palace pour prendre des clichés et, à l’occasion, sauver un blessé… tandis qu’Abhi s’efforce sans relâche de la convaincre de rester à l’abri, et, faute d’y parvenir, de la guider le long des couloirs et des escaliers grâce aux indications que lui fournissent ses caméras de sécurité.

Bien sûr, Abhi et Sam ont une vie personnelle compliquée que l’on découvre peu à peu. Bien sûr, entre des caractères si opposés un lien va se former (« nous ne sommes pas si différents vous et moi, madame la photographe », dit Abhi). Bien sûr, parmi les otages des terroristes se trouve un être qui est cher à l’un des deux acteurs du roman. Bien sûr, pour faire sérieux, des questions sur la violence, l’éthique du photojournalisme apparaissent ici ou là…

Reste que les moments les plus réussis, ceux pour lesquels on lit des livres comme Hôtel Arcadia, sont ceux où le suspense et l’angoisse « prennent », c’est-à-dire ici les moments où l’on suit Sam se faufilant à pas de loup le long de couloirs obscurs, ou lorsqu’Abhi découvre sur ses écrans des images d’atrocités ou saisit soudain, horrifié, que Sam et les porteurs de kalachnikovs vont se retrouver nez à nez.


Crédit pour la photo à la une : © Thomas Fading, CC.

Claude Grimal