Le témoignage :
une troisième époque

Le volumineux dossier du numéro double de la revue Europe constitué par Charlotte Lacoste et Frédérik Detue (« Témoigner en littérature ») a toute chance de faire événement dans le champ des études sur le témoignage : par l’importance des documents inédits, la variété des situations évoquées et la force de la proposition critique.


Europe n° 1041-1042, janvier-février 2016, « Témoigner en littérature », 348 p., 20 €


Le volume s’inscrit lui-même comme une sorte de témoin, indiquant l’avènement de ce que l’on pourrait appeler une « troisième époque » de la réflexion sur le témoignage à l’ère du crime de masse. Une première époque, ouverte par l’urgence de témoigner manifestée par les survivants de la Première Guerre mondiale ou du génocide arménien (qu’on se souvienne de l’appel lancé dans un journal arménien de Constantinople le 22 novembre 1918, « il faut prouver le martyre arménien »), voit se multiplier les témoignages de la violence extrême sans qu’une véritable critique réflexive se manifeste autour d’eux. Il y a bien la collecte puis l’essai de Jean Norton Cru, publiés à la fin des années vingt (Témoins et Du témoignage), mais il faudra attendre la redécouverte de cet auteur dans les années récentes pour que la pleine mesure en soit prise.

Une deuxième époque correspond à ce qu’Annette Wieviorka, dans une formule désormais fameuse, a appelé « l’ère du témoin ». Elle indiquait par là que l’écriture testimoniale était devenue une pratique sociale impérative et que les milliers de témoignages portant sur le génocide des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale étaient des documents décisifs pour l’établissement du récit historique. Annette Wieviorka, pour un temps plus court, distinguait trois phases dans l’avènement de cette « ère du témoin » après la Shoah : la première, où les survivants écrivent sans être entendus ; la deuxième, après le procès d’Eichmann à Jérusalem, où les témoignages sont sollicités dans une perspective judiciaire ; la troisième, où la parole testimoniale trouve un véritable écho, social et politique.

Mais si l’on inscrit le témoignage, et en particulier la forme spécifique du « témoignage littéraire », dans le temps plus long d’un siècle, qui nous conduit de la Première Guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui, on voit comment on passe d’une production indistincte, qui se met en place peu à peu, avec des modèles et des pactes de lecture, à une production raisonnée, dont les fonctions et les usages sont réfléchis par une parole critique et dont les sciences humaines prennent la mesure.

Maintenant que la puissance sociale du témoignage est incontestable et que son importance s’est mondialisée, il s’agit d’ouvrir une troisième époque où la production, tout en continuant à être étudiée pour elle-même, se trouve désormais aussi évaluée. Tous les témoignages ne témoignent pas au même titre. Si l’on veut maintenir vivante leur fonction d’attestation, continuer à leur maintenir une puissance sociale au-delà des négationnismes et des théories du complot, il importe de lier avec précision une éthique et une esthétique du témoignage, seules à même de lui donner une portée politique.

C’est exactement ce que se propose de faire ce numéro d’Europe. En partant d’une relecture minutieuse de l’ouvrage fondateur de Jean Norton Cru, Frédérik Detue et Charlotte Lacoste, dans une introduction substantielle, expliquent la nature de cette liaison entre une éthique et une esthétique. En adossant la valeur littéraire du témoignage à sa valeur de vérité, ils montrent qu’il n’y a pas, d’un côté, les témoignages littéraires fictionnels et déformants et, de l’autre, les témoignages historiques frappés d’un coefficient plus fort d’authenticité. Suivant en cela une leçon déjà donnée par le livre de Cru, ils soulignent au contraire que, la plupart du temps, la présence à l’événement, le souci de transmettre, la sobriété du récit, l’adoption d’un modèle judiciaire, sont ce qui fait à la fois la valeur testimoniale d’un texte et sa valeur littéraire. Ils tiennent ainsi que le témoignage introduit un véritable « schisme littéraire » où les représentations du savoir et les dictions de l’expérience sont profondément transformées : une forme de l’expérience littéraire naît de la restitution ou du cadrage d’une expérience vécue lorsqu’elle est saisie dans sa pente vers la généralité, la répétition et l’instauration d’un commun.

On a souvent reproché à Cru de ne pas aimer la littérature. Mais les maîtres d’œuvre de ce volume montrent parfaitement que c’est la littérature comme procédé, comme codage systématique et stéréotypé du réel, qui est ici dénoncée, pour la promotion d’une autre idée de la littérature, née de la singularité des expériences vécues, naissante donc, et dès lors mal reconnue. Les textes rassemblés font ainsi la part belle aux inédits et aux témoignages encore peu explorés. Des pages saisissantes de l’écrivaine Ôta Yôko, rescapée d’Hiroshima, tirées de son livre Shikabane no machi (« Villes des cadavres ») sont pour la première fois traduites en français. De même, des textes de Chavarche Missakian sur le génocide arménien et des poèmes de la Kolyma d’Elena Vladimirova y sont présentés et traduits. Le roman de Guy Hallé, Là-bas avec ceux qui souffrent, qui, publié en 1917, constituait un des témoignages les plus frappants de la Grande Guerre mais avait été complètement oublié, donne lieu a une édition non censurée de certains de ses chapitres. L’enquête qui a conduit à cette découverte est en soi passionnante.

Enfin, certains articles, sur les témoignages des zhiqing notamment, et le travail à mener sur l’abondante production de récits concernant l’exil à la campagne des « jeunes instruits » chinois pendant la révolution culturelle, montrent bien que les témoins conservent une dette à l’égard des disparus et que la nécessité de témoigner correspond à une injonction morale inséparable de leur projet d’écriture. Trois entretiens complètent l’ensemble. L’un avec Rithy Panh, les deux autres avec Marcel Cohen et Philippe Beck ; ils sont essentiels pour comprendre comment on hérite d’une politique du témoignage et comment l’œuvre peut se charger de la transmettre à son tour.

Tiphaine Samoyault

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