Shakespeare,
combien de prétendants ?

La France ouvre l’année du quadricentenaire de Shakespeare par deux ouvrages qui lui font tristement sa fête : John Florio, alias Shakespeare, de Lamberto Tassinari, et Shakespeare : Le choix du spectre, de Daniel Bougnoux. Vieille rengaine, l’homme de Stratford, petit provincial sans éducation ni hautes relations n’a pas pu écrire l’œuvre qui porte abusivement son nom. Nouveau prétendant, l’érudit anglais d’origine italienne John (ou Giovanni) Florio, traducteur de Montaigne et compilateur d’un dictionnaire, A World of Words, où les deux compères découvrent éparpillées toutes les richesses de l’œuvre en question.


Lamberto Tassinari, John Florio, alias Shakespeare. Trad. de l’anglais par Michel Vaïs. Préface de Daniel Bougnoux. Le Bord de l’eau, Nouveaux classiques, 380 p., 24 €

Daniel Bougnoux, Shakespeare : Le choix du spectre. Les Impressions Nouvelles, Bâtons rompus, 208 p., 18 €


Nouveau prétendant ? Pas tout à fait. Un enseignant sicilien avait déjà avancé le nom de Florio, pas John mais son père Michelangelo, sans grand effet. Cette fois-ci, l’Italie et l’Angleterre continuent sagement de l’ignorer, mais les médias francophones l’ont accueilli avec complaisance par des titres à sensation : « Non », « Le célèbre « Barde de Stratford » n’est pas celui qu’on croit », « Shakespeare, un pur spectre »1. Il y a trois ans, le film de Roland Emmerich Anonymous, qui soutenait la candidature du comte d’Oxford, avait été relayé sur les chaînes Histoire et Arte par des émissions pseudoscientifiques, « L’énigme shakespearienne » (« Das Shakespeare Rätsel »), « Shakespeare mis à nu » (« Der nackte Shakespeare »), sorties du même studio de Babelsberg, sans que la presse télévisuelle s’interroge sur leur sérieux. Aujourd’hui, la Société Shakespeare est à nouveau bombardée de questions ironiques ou inquiètes2. Mais personne du temps de Shakespeare n’a émis le moindre doute sur la paternité de ses œuvres.

Les soupçons ont commencé avec le « biographisme », proposant une soixantaine de candidats plus savants et plus nobles que lui : Bacon, Marlowe, le comte d’Oxford, la reine Elizabeth… Tassinari énumère les personnalités, de Henry James à Freud, qui partagent son propre scepticisme, sans préciser qu’elles soutiennent tous des candidats différents3. Tous ressassent les mêmes arguments : absence de manuscrits, absence de passeport estampillé prouvant que le petit provincial s’était rendu en Italie ou ailleurs. Le fait banal que les manuscrits de Marlowe ou d’Oxford, comme ceux de la plupart des auteurs dramatiques de l’époque, ont également disparu n’est jamais évoqué. Ni sa géographie fantaisiste, ou la faible dose de couleur locale de ses scènes exotiques.

Deux théories du complot sont mobilisées à l’appui du candidat Florio. La première tente laborieusement d’expliquer comment, pourquoi, il a été dépouillé de son œuvre dramatique et poétique par l’infâme Shakespeare. La seconde, comment, pourquoi, l’industrie stratfordienne travaille à l’effacer du paysage. Le principal argument de Tassinari/Bougnoux, comme de tous leurs prédécesseurs, c’est l’intime conviction. Certes, l’individu a existé, son certificat de baptême l’atteste, mais il ne pouvait s’agir que d’un prête-nom. Nom qui figure sur nombre de pages de titre et dans nombre de témoignages, alors que pas un ne témoigne pour Florio, mais selon eux cela ne prouve rien. Ils le répètent à l’envi, le « lourdaud », le « médiocre » acteur et imprésario ignorant, usurier à ses heures, était incapable de composer cette œuvre qui fait l’admiration du monde entier.

Attention, pourtant, Tassinari affirme que le snobisme n’a rien à voir là-dedans ; simplement, l’évidence de la chose lui saute aux yeux. Un seul homme à l’époque avait l’envergure, le talent, les amis aristocratiques, l’érudition, la bibliothèque, la connaissance de l’Italie, la maîtrise des langues pour accomplir une telle œuvre : Florio. Pour parler si bien de l’exil, Shakespeare ne peut être que comme Florio, et comme lui-même l’Italo-Canadien, un exilé. Autant dire que pour entrer si bien dans les pensées troubles de Macbeth, il devait être un peu assassin. Si l’évidence de sa thèse peine à s’imposer, c’est que les « Stratfordiens », unis comme un seul homme, exercent un « contrôle policier » sur la recherche, rejetant avec violence toute possibilité qu’un étranger, juif de surcroît, puisse être l’auteur du canon, et par conséquent le véritable inventeur de la langue anglaise. Qu’il n’existe pas de « parti stratfordien » constitué, mais des chercheurs partout dans le monde pour qui, jusqu’à preuve du contraire, les documents connus sont aussi fiables et plus nombreux que ceux concernant la plupart des auteurs dramatiques élisabéthains, Tassinari n’en a cure. Quiconque ne partage pas ses vues est un ennemi, borné, menteur, couard, servile, cynique, dénoncé à longueur de pages.

Tassinari le reconnaît d’emblée, aucun texte, aucun document nouveau ne confirme son hypothèse, mais un faisceau d’indices convergents qui sous sa plume apportent chacun « une preuve de plus que Florio est bien Shakespeare », à l’image de Iago quand il veut perdre Desdémone : « this may help to thicken other proofs », « It speaks against her with the other proofs » (ceci peut épaissir d’autres preuves, parler contre elle avec les autres preuves). Tassinari continue à collecter les indices. Cinq ans après la première édition de John Florio : The Man Who Was Shakespeare, il le republie en 2013 enrichi de plusieurs chapitres et adapté à la nature des objections. Les multiples fautes de grammaire italienne des dialogues shakespeariens, par exemple ? Florio l’a fait exprès : pour masquer sa véritable identité, il « fait semblant de ne pas connaître l’italien ». S’il déforme un nom, c’est qu’il « décide de l’écrire mal, « à l’anglaise », pour se faire comprendre ». Et si vous êtes surpris qu’un personnage attende la marée en pleine terre, sachez que Milan, Vérone, Florence sont des ports fluviaux « plausibles ». Gageons que si la prose signée Florio est lourdement pompeuse, c’est pour mieux masquer ses talents de poète.

Le "Portrait Sanders » de William Shakespeare (présumé)

Le « Portrait Sanders » de William Shakespeare

L’ouvrage publié par les éditions du Bord de l’eau est un mixte des diverses éditions, remanié à l’usage des francophones, abrégé de ses annexes téléchargeables sur le site de l’éditeur, et de ses propos les plus teigneux. On croise d’autres anomalies dans cette version française, comme l’emprunt des citations de Shakespeare à une traduction libre de droits, celle de François Guizot parue en 1821, elle-même une version révisée de ce « brave Le Tourneur » que Victor Hugo qualifiait de « travailleur consciencieux », mais « uniquement occupé d’émousser Shakespeare, de lui ôter les reliefs et les angles et de le faire passer, c’est-à-dire de le rendre passable ». On a économisé aussi sur les frais de relecture : tous les barbarismes de Tassinari, qui a encore moins de latin que le « semi-analphabète » Shakespeare sont reproduits, jusqu’à l’illustre devise du théâtre du Globe, « Totus mundus agit histrionum [sic] ». Le traducteur français ne maîtrise guère mieux ses autres langues : un calomniateur méchant n’est plus que malicieux, le spirituel Ovide changé en rusé, et la digne dame de cour Mary Herbert, sœur de Philip Sidney, ravalée au rang de courtisane. « Middle path » n’est pas le juste milieu comme il le croit, mais la voie moyenne tracée par l’Église anglicane.

Tassinari n’a qu’une connaissance vague de la société élisabéthaine et de son théâtre, mais cela ne le gêne pas pour décréter que Shakespeare alias Florio a une « passion pour la monarchie », « un côté religieux et moralisateur », une « pensée eugénique », une « philosophie misogyne » – à noter que, en dehors de la reine Anne, les femmes sont rares, l’épouse tendrement aimée Rose n’apparaît que dans le testament de Florio. À en croire Tassinari, Shakespeare est « entièrement tourné vers l’Italie et la dramaturgie italienne », alors que le théâtre élisabéthain, au grand dam de Sidney, tournait le dos aux théories néoclassiques, préférant puiser dans ses racines médiévales. Cette matière-là, le terreau anglais, est totalement absente de l’horizon du livre : « Tout vient de l’étranger, en tout cas tout ce qui compte. » Aucun doute, « ce sont la langue, la poésie et les idées de Dante, Pétrarque, Boccace, l’Arioste, Machiavel, l’Arétin, le Tasse, Ronsard, Castiglione, Montaigne et Bruno qui ont engendré le cygne de l’Avon ». Oubliés Chaucer, Tyndale, la légende arthurienne, les forêts de Sherwood et d’Arden, les mystères de Coventry, Kenilworth, Beowulf, Piers Plowman. Oubliés, surtout, les chroniqueurs anglais qui ont nourri un bon tiers de l’œuvre dramatique, des Henry VI à Lear et Cymbeline. Tassinari énumère comme autant d’arguments irréfutables les expressions qui figurent chez Florio. On pourrait aussi bien soutenir que Shakespeare était en réalité Holinshed ou Hall, dont des passages entiers sont reproduits en verbatim dans les deux tétralogies. Personne n’a jamais nié, ni reconnu « avec crainte, voire une certaine terreur », qu’il empruntait à tout vent. Le plagiat était monnaie courante à l’époque et ses contemporains ne s’en privaient pas plus que lui. Mais rares étaient ceux capables en un tour de main d’élever un passage médiocre ou simplement banal au sublime, de tirer du récit de Plutarque une inoubliable Cléopâtre. Ah, soldier !

La dimension théâtrale de l’œuvre de Shakespeare n’inspire guère de réflexion au-delà des parallèles verbaux. Ni sa dimension poétique, alors que les fleurs de rhétorique signées Florio sont bien loin de la métaphore vive shakespearienne. Ni sa langue, aussi populaire que baroque, imprégnée de campagne et de folklore anglais autant que de culture classique ou continentale. Ici, tout l’art se résume à ce « monde de mots » qui donne son titre au dictionnaire de Florio. Daniel Bougnoux l’affirme lui aussi sans rire, la langue shakespearienne n’est « pas une langue vernaculaire, mais une parole venue du dehors », et il emprunte ses citations, sans le nommer, à François-Victor Hugo. Le spécialiste d’Aragon adosse son livre à celui de Tassinari, dont il a écrit la préface pour l’édition française, après en avoir longuement vanté les mérites sur son blog, et après avoir interrogé tous les chercheurs de sa connaissance. Moins pour les écouter, semble-t-il, que pour affûter ses propres arguments. Déguisés en Coloquinte, Deirdre, Basilius, Baliveau, ils reconnaîtront sans doute ce qui leur appartient. Là où Tassinari invective, affirme rudement, ressasse ses « confirmations absolues », Bougnoux suggère et ironise avec grâce, ne s’énerve que pour proclamer sa haine du « triste hydrocéphale » barbouillé sur le frontispice de l’in-folio. Ses explications concernant l’anonymat de Florio ne sont guère plus convaincantes. Si le courtisan accompli s’identifiait passionnément aux valeurs et aux préjugés de ses protecteurs, qu’est-ce qui l’a poussé à écrire pour le théâtre, trop proche à leurs yeux de la fosse aux ours et des bordels ?

Le philosophe croit-il sincèrement à cette hypothèse Florio qu’il qualifie de révolution copernicienne ? Pas sûr. Opportunisme ? Peut-être. Elle semble surtout prétexte au dévoilement de son Shakespeare intime. Ce Shakespeare encamouflé, spectral, aimant le théâtre au point de s’y engloutir corps et biens, pourquoi lui faire enfiler la défroque de Florio, qu’il n’évoque nulle part dans les premiers chapitres ? Bougnoux s’est mis lui-même dans l’ombre de Tassinari, avec tant d’énergie polémique qu’il est difficile de l’en détacher pour accorder à sa rêverie amoureuse l’attention dont il rêvait. Non que les faits d’une vie ne puissent contribuer à l’analyse littéraire, mais, s’ils sont rarissimes, faut-il à tout prix leur trouver un substitut plus gratifiant ? Bougnoux veut savoir : « d’où souffle le vent d’une pareille imagination, où ce tonnerre prend-il sa ravageuse origine ? » Une fois passés en revue les candidats les moins absurdes, il se rabat sur Florio, faute de mieux. À peine Tassinari est-il entré dans son univers, à la moitié du livre, que le monde se divise en deux : ceux que la contradiction fait réfléchir, et ceux qui préfèrent anathémiser l’adversaire. Tout cela parce qu’il n’apprécie pas les portraits officiels du Barde, et préfère le visage plus élégant, mieux dessiné surtout, de Florio. Ça, on peut le comprendre. Personnellement, un seul des possibles visages de Shakespeare me plaît, le portrait Sanders découvert… au Canada. Est-il authentique, je l’ignore, et à dire vrai ça m’est égal. Moi aussi, « sur cette seule gravure, j’ai eu envie de l’aimer ! » C’est bien une preuve, ça, non ?

Daniel Bougnoux répond à Dominique Goy Blanquet.


  1. La Libre Belgique, Le Monde, Le Magazine Littéraire.
  2. Les réponses sont accessibles en ligne à cette adresse.
  3. Ses arguments sont examinés en détail par une douzaine de spécialistes dans un ouvrage qui paraîtra en mai, Shakespeare : Le code Florio, dir. François Laroque.

Dominique Goy-Blanquet