Cinquante ans
de Poésie/Gallimard

Pour son cinquantième anniversaire, la collection Poésie/Gallimard publie pour la première fois en même temps douze poètes vivants, français ou francophones1. Un événement éditorial. Nous avons voulu demander à André Velter, son actuel directeur, comment fonctionnait la collection, quels étaient ses critères de choix…

© Catherine Hélie/Gallimard

© Catherine Hélie/Gallimard

Une date, 1966

Commençons par relever une coïncidence : il y a cinquante ans, en 1966, naissaient La Quinzaine littéraire, créée par Maurice Nadeau et la collection Poésie/Gallimard, créée par Claude Gallimard.

C’était quatre ans après la fin de la guerre d’Algérie. Pour ceux de ma génération, l’horizon s’éclaircissait d’un coup, et l’avenir avec. Il n’est pas impossible que cela ait joué dans la multiplication des projets artistiques, voire éditoriaux. Les Temps modernes venait de publier la Beat Generation, avant qu’une première anthologie paraisse chez Denoël avec une préface d’Alain Jouffroy, dans une traduction de Jean-Jacques Lebel. D’un seul coup, cela ouvrait l’espace, on pressentait que, comme Kerouac, Ginsberg et les autres, on allait pouvoir courir le monde. Que cette sensation de liberté nouvelle ait, consciemment ou pas, suscité des initiatives inédites du côté du journalisme culturel ou de l’édition, c’est sans doute une intuition qui m’est très personnelle et qui tient à mon parcours d’alors : à peine arrivé à Paris, en provenance des Ardennes, j’avais eu la chance de rencontrer Simone de Beauvoir et Sartre, de publier dans leur revue, puis de voir le livre que j’avais composé avec Serge Sautreau (Aisha) édité chez Gallimard avec une préface d’Alain Jouffroy. Le même Alain Jouffroy étant par ailleurs celui qui établissait la première programmation de la collection de poche Poésie/Gallimard… Heureusement que je ne crois pas à la prédestination, sinon j’y verrais un signe !

Un poète aux commandes

En effet, c’est un poète qui a d’abord été aux commandes de la collection, avec l’éditeur Robert Carlier. Puis ce furent des traducteurs et des universitaires, André Fermigier, Jean-Loup Champion, Marc de Launay. Avec toi on revient à une direction de poète.

Je n’ai jamais éclairci cette question avec Antoine Gallimard. Quand il m’a proposé de prendre la responsabilité de la collection en 1998, est-ce ma « qualité » de poète qui a prévalu ou bien le fait que je n’étais pas sans expérience dans le domaine concerné ? J’écrivais dans Le Monde des Livres ; je produisais une émission de poésie sur France-Culture (Poésie sur Parole) qui m’amenait à recevoir à peu près tous les poètes du monde ; je dirigeais également une revue (Caravanes) pour laquelle je faisais traduire de nombreux poètes étrangers. En outre, j’avais déjà publié des préfaces et réalisé des anthologies dans la collection. Tout cela pouvait peut-être suggérer que je ne serais pas le plus incompétent pour occuper une telle fonction. Aussi, quand Antoine Gallimard m’a sollicité, je n’ai pas mis une seconde pour lui répondre que rien ne pourrait me faire plus plaisir.

Réédition et création

Pourquoi ?

Parce qu’un tel privilège ne se refuse pas. Et parce qu’en tant que lecteur j’étais très redevable à une collection qui m’avait en quelque sorte formé, orienté, inspiré, puisqu’elle m’avait donné à lire pratiquement tous les poètes qui devaient compter pour moi. Franchement, prendre en charge les poètes de tous les siècles et de tous les pays, être l’éditeur de Sapho de Mytilène et de Garcia Lorca, de Villon et d’Éluard, de Blake et d’Apollinaire, de Maurice Scève et de Ghérasim Luca…et je peux continuer l’énumération jusqu’à plus soif… franchement, il n’était pas question d’hésiter ni de tergiverser.

De gauche à droite, en haut : Olivier Barbarant (© Catherine Hélie/Gallimard), Zéno Bianu (© Catherine Hélie/Gallimard), Xavier Bordes (© Ph. Sassier). En bas : Jacques Darras (© Jacques Sassier/Gallimard), Alain Duault (© Catherine Hélie/Gallimard),

De gauche à droite, en haut : Olivier Barbarant (© Catherine Hélie/Gallimard), Zéno Bianu (© Catherine Hélie/Gallimard), Xavier Bordes (© Ph. Sassier).
En bas : Jacques Darras (© Jacques Sassier/Gallimard), Alain Duault (© Catherine Hélie/Gallimard), Emmanuel Hocquard (© Gallimard)

Fondée en 1966 pour rééditer en format de poche les grands poètes du fonds Gallimard, et par là accroître considérablement le nombre de leurs lecteurs, Poésie/Gallimard n’a cessé d’évoluer et d’étoffer son catalogue. Schématiquement, on peut décrire quatre étapes : d’abord les auteurs majeurs du XXe siècle (Éluard, Garcia Lorca, Apollinaire, Valéry, Claudel, Aragon, Desnos, Saint-John Perse, Ponge, Char, etc.), puis les Classiques (Ronsard, Malherbe, Boileau, Hugo, Nerval, Baudelaire, Rimbaud, etc.), puis les Étrangers traduits (Goethe, Neruda, Tagore, Rilke, Paz, Pavese, etc.) et enfin une ouverture qui, insensiblement, a transformé le projet initial de la collection. Bien sûr le fonds Gallimard est toujours largement sollicité, mais il y a de plus en plus de créations originales, notamment dans le domaine des traductions. Pour donner des exemples récents, les volumes consacrés à Hikmet, à Maïakovski, à Celan, à Akhmatova, à Ingeborg Bachman, n’existaient pas dans une édition précédente, il a fallu les réaliser entièrement et, pour une collection de poche, c’est très lourd, cela prend beaucoup de temps, cela pose des problèmes de traductions, de droits, d’autorisations diverses…

Je dois aussi ajouter, concernant la programmation que je mets au point avec Antoine Gallimard depuis 1998, combien les progrès techniques ont eu d’influence et combien nous en avons bénéficié. Auparavant, il n’aurait pas été possible d’envisager des livres de 1000 ou 1400 pages comme c’est désormais le cas avec l’intégrale de La Légende des siècles de Hugo, les Feuilles d’herbe de Whitman, La Comédie (Enfer. Purgatoire. Paradis) de Dante en bilingue. Et, dans un autre registre, il n’aurait pas été possible d’oser reproduire en poche des livres d’art comme le Lettera amorosa de Char, Georges Braque et Jean Arp, ou Les Mains libres d’Éluard et Man Ray.

L’ouverture de la collection se mesure évidemment sur le terrain des anthologies. Les recensions par siècle étant achevées (il faudra certes s’occuper un jour du XXIe siècle, mais nous avons encore le temps), les volumes thématiques se sont multipliés (Éros émerveillé, Poètes en partance, L’Oulipo, Les Poètes du Grand Jeu, etc.). C’est une façon, à mon avis beaucoup plus dynamique, de revisiter la poésie par des approches transversales, en s’affranchissant de la découpe artificielle des siècles. Il y a d’ailleurs de belles réussites de ce côté là : l’anthologie du Haïku a dépassé les 100 000 exemplaires, et j’ai été heureux de pouvoir reprendre l’Anthologie de la poésie yiddish de Charles Dobzynski qui était épuisée au Seuil.

Les critères de choix

Choisir des auteurs quand ils sont vivants est-ce difficile ?

Très difficile. C’est là où le principe d’incertitude est le plus présent, pour ne pas dire le plus oppressant. Nous sommes si conscients de cela, Antoine Gallimard et moi, que nous en discutons en détail, allant jusqu’à lire les textes à haute voix avant de prendre une décision… Pourtant, si l’on ne veut pas précautionneusement ne s’occuper que des morts, il faut choisir ! Je sais bien que le sélectionneur de l’équipe de France de foot est face au même dilemme, mais je me demande si son terrain n’est pas moins miné que le nôtre !

De toute façon, et je l’ai souvent vérifié, chaque critique recensera plus volontiers ceux qui manquent selon lui à l’appel, plutôt que de parler des auteurs qui entrent au catalogue. C’est un exercice qui permet de faire d’une pierre deux coups : citer une ribambelle de noms et, par soudain manque de place, éviter de rendre compte des œuvres.

Sans prétendre à l’omniscience, ce que nous voulons proposer c’est un panorama, le plus large possible, et qui témoigne de l’extrême diversité du champ poétique d’aujourd’hui. Étant entendu que la collection continue à porter une attention particulière aux contemporains publiés en « Blanche » par la maison d’édition. Par exemple, parmi les douze nouveaux auteurs, nous avons tous les cas de figure : ceux qui viennent intégralement du fonds Gallimard (Bordes, Duault, Rognet, Lemaire), ceux qui viennent en partie de ce fonds (Bianu, Darras, Sacré) et ceux qui viennent d’ailleurs (Laâbi, Anise Koltz, Hocquard, Vénus Khoury-Ghata, Barbarant). À ce sujet, et par parenthèse, je ne peux m’empêcher de poser une question assez peu innocente : quel autre éditeur fait preuve d’une telle faculté d’accueil ?

De gauche à droite, en haut : Venus Khoury-Gatha (© Catherine Hélie/Gallimard), Anise Koltz (© Gallimard), Abdellatif Laâbi (© Jacques Sassier/Gallimard). En bas : Jean-Pierre Lemaire (© Jacques Sassier/Gallimard), Richard Rognet (© Catherine Hélie/Gallimard), James Sacré (© Kika Sacré)

De gauche à droite, en haut : Venus Khoury-Gatha (© Catherine Hélie/Gallimard), Anise Koltz (© Gallimard), Abdellatif Laâbi (© Jacques Sassier/Gallimard).
En bas : Jean-Pierre Lemaire (© Jacques Sassier/Gallimard), Richard Rognet (© Catherine Hélie/Gallimard), James Sacré (© Kika Sacré)

Pour les cinquante ans de Poésie/Gallimard, nous n’avons pas voulu nous en tenir à la célébration du patrimoine, même s’il constitue le socle de la collection, y compris évidemment en terme de vente. Il était essentiel d’insister sur la création en mouvement, d’Adonis à Verheggen. Encore une fois, il faut revenir à cette idée d’un panorama qui n’a pas à obéir à je ne sais quel credo esthétique ou idéologique ni à satisfaire mes goûts personnels.

Ce qui était déjà le cas avec l’émission Poésie sur Parole. Il m’est arrivé d’être surprise par le choix de certains de tes invités et par la passion avec laquelle tu les interrogeais. Par exemple, tu me semblais très loin de quelqu’un comme Anne-Marie Albiach, ce qui m’amène à te poser une question à laquelle tu t’attends probablement.

La présence des femmes

Oh, mais je m’attends à tout ! Auparavant, je te confirme que, étrange ou pas, il y avait une sympathie sincère et partagée entre Anne-Marie Albiach et moi.

Je ne trouve pas que la collection soit aussi ouverte aux femmes poètes contemporaines.

Ah, vaste débat, et qui vaut pour les siècles des siècles !

Par exemple, dans les 12 poètes publiés, il y a deux femmes, mais ce sont ce qu’on appelle des « francophones », une Luxembourgeoise, Anise Koltz et une Libanaise, Vénus Khoury-Ghata.

Elles ne sont pas là en tant que francophones, mais en tant que poètes de langue française. Il n’y a pas à distinguer entre autochtones et extra-territoriales. Jabès (né en Égypte) ne disait-il pas que sa patrie était la langue qu’il s’était choisie ? Quand nous avons choisi, au milieu de tous les noms alignés, le critère d’appartenance nationale n’a, on s’en doute, pas joué.

Depuis que je suis en responsabilité, la présence des femmes s’est naturellement accrue : Sapho, Marina Tsvetaïeva, Anna Akhmatova, Catherine Pozzi, Marie Noël, Kiki Dimoula, et bien d’autres… Je suis très sensible à cet aspect des choses, tout en étant allergique à la loi démagogique et dépréciative des quotas. Le problème, d’ailleurs, va de moins en moins se poser parce qu’une mutation considérable est en cours dans la poésie française de ces dernières années…

Tu veux dire que les femmes sont en train de s’imposer. Celles de ma génération ont beaucoup contribué à faire bouger la situation.

À coup sûr. Et chez les plus jeunes, il y a une inventivité, une liberté, une audace indéniables2. Pour l’instant, la collection ne peut augmenter la cadence : nous publions 10 à 12 volumes par an, ce qui permet de tous les défendre. Et ce n’est pas toujours facile. Les Birthday Letters de Ted Hughes qui viennent de paraître semble par exemple, en dépit de nos efforts, n’intéresser personne…

Ted Hugues doit pâtir de la mort de sa femme, Sylvia Plath.

La force du vivant

Tu vois bien que les femmes peuvent faire de l’ombre aux hommes ! Plus sérieusement, ce livre est unique dans l’histoire de la littérature. Pendant 35 ans après le suicide de Sylvia Plath, Hughes continue de lui écrire secrètement des lettres, et il meurt au moment où on les publie. Cela me bouleverse plus encore que Dante et sa Béatrice ou que Pétrarque qui chante une Laure qu’il a à peine entrevue. C’est comme si certains mortels pouvaient témoigner de l’immortalité d’un amour. Tu sais bien que je crois à la force du vivant, à l’énergie qui nous transcende. Tant qu’on reste en alerte, on ne cède pas un pouce de son destin ni de son cœur, on ne cède pas sur ses amours, on ne cède pas sur ses passions, on ne se soumet à rien.

La poésie a-t-elle un avenir ?

La diminution du nombre de librairies est un phénomène très inquiétant qui affecte la diffusion des livres. Par ailleurs, j’ai l’impression que la poésie va se saisir d’outils nouveaux qui vont façonner des supports capables d’allier et de conjuguer le son, l’image et la parole. Je pense que l’édition ne pourra pas rester à l’écart de mutations aussi inéluctables, même si pour moi le livre demeure le medium par excellence parce qu’il respecte la liberté du lecteur, du lecteur qui dans le silence et la solitude éveille et reçoit le poème comme il l’entend, à sa guise. Rien ne peut remplacer cette expérience que, mécréant comme je suis, j’ose qualifier de spirituelle. Le verbe poétique est parfaitement insubmersible, c’est un langage qui doit être d’attaque plus que de résistance. Qu’importent les réalités comptables ou médiatiques, « habiter poétiquement le monde » est toujours à l’ordre du jour. Et puis, quand on demandait à Juan Ramon Jimenez pour qui il écrivait, il répondait fièrement : « Pour une immense minorité. »

Propos recueillis par Marie Étienne


  1. Richard Rognet, Xavier Bordes, Alain Duault, Zéno Bianu, Aldellatif Laâbi, James Sacré, Jacques Darras, Anise Koltz, Jean-Pierre Lemaire, Vénus Khoury-Ghata, Emmanuel Hocquard, Olivier Barbarant. À ce jour, certains livres étant encore sous presse, c’est dans un prochain numéro du journal qu’un bref panorama de leurs poésies sera proposé aux lecteurs.
  2. Remarquons que l’arrivée des femmes dans la poésie contemporaine ne date pas d’aujourd’hui — on peut la situer vers 1960. Il existe de nombreuses anthologies de poètes femmes. Mais leur histoire, leur évolution dans cette seconde moitié du XXe siècle, leur patrimoine littéraire etc. mériteraient qu’on s’y attarde (M. É.)

Marie Étienne