Une place dans les pages

audin_couvDans Mademoiselle Haas de Michèle Audin, Haas est un nom de famille parmi d’autres, et celui d’autant d’existences ténues qui se sont déroulées entre le 6 février 1934 et le 20 août 1941. Chacune des demoiselles Haas du titre a son métier, chacune est prise à un moment donné du temps, dans l’Histoire. Une histoire qui naît de rien, ou presque.


Michèle Audin, Mademoiselle Haas. Gallimard, L’Arbalète, 200 p., 18 €


Il suffit d’un tampon rouge, sur une carte d’identité. La carte de Pauline, présentée page 124, ressemble à toutes celles que l’on connaît. Elle en a la froide objectivité : des coordonnées, des indications sur la couleur des cheveux ou la taille, etc. Et puis un ajout le 3 novembre 1941. Il change tout et fabrique un destin. Cet exemple, parmi d’autres, donne une idée de la démarche de Michèle Audin. L’écrivain, mathématicienne et membre de l’OULIPO, pratique un art indirect, oblique. Ses dix-neuf récits se font écho, forment un tissu à la fois souple et dense, miroitant. Ainsi, Delphine Dusapin qui raconte les grèves de 36 dans « Une semaine de Paris » est également Joséphine Dufresne qui visite avec une autre femme l’exposition universelle de Chaillot dans laquelle les monstres totalitaires se font face sous forme allégorique. Aline Haas utilise les pseudonymes parce que, pigiste et femme, elle ne peut écrire ce qu’elle veut, alors que Saturnin Dutronc le peut. On retrouvera la contrainte des noms assez aisément.

Contrainte : avouons-le. Le côté « ludique » de l’OULIPO, celui qu’on met trop souvent en relief à l’école (et après) a quelque chose d’ennuyeux. Mais de cette fabrique littéraire, Michèle Audin garde et met en relief le meilleur, comme le faisaient Perec, Queneau, Calvino, ou (encore aujourd’hui !) Roubaud. La contrainte donne à penser, amène le lecteur à construire le sens, à rester actif. Les allusions à Queneau sont nombreuses. C’est le cas dans le récit mettant en scène Léopoldine, qui se déroule dans un bistrot. On pense à « Les malheureux », poème tiré de L’Instant fatal, à tant d’autres encore. La narratrice procède par questions réponses. Le mélange des conversations et la confusion entre haute philosophie et trivialité sont là, qui rappellent l’auteur de Courir les rues. Dans un autre texte, une mère et sa fille contemplent des photos et dialoguent. Pas de réelle contrainte (encore que) sinon que cette pratique peut se lire comme un jeu sur le temps, sur la mémoire, sur le souvenir : des noms de rues réveillent les instants ; Paris est le havre de liberté, quand Szczuczyn, la bourgade polonaise d’origine était celui de l’oppression et des haines antisémites. Ces noms de rues rappellent la rue Vilin de Perec, son art oblique également. Pas besoin de nommer ; on devine.

Qui dit France de l’entre-deux guerres dit misère, exploitation, espoirs nés du Front populaire. Un récit présente Léopoldine en novembre 1935. Elle est ouvrière chez Alsthom, rue Lecourbe. Près d’elle, à la chaîne, une femme à l’allure fragile, une intellectuelle. Beaucoup plus tard, vers 1970, on dira une établie. Le texte est composé de verbes à l’infinitif, une contrainte encore, mais pas seulement : une façon de dire le travail dépersonnalisé, défaisant celle qui l’accomplit. Michèle Audin cite ses sources, La Condition ouvrière, de Simone Weil, cette philosophe en action qui, à bien des égards, avait tout compris de son temps.

Reste, en ce même temps, la foi communiste. Le 2 septembre 1939, Claudine assiste à une réunion de cellule. On ne peut plus vendre « l’Huma ». Le pacte germano-soviétique trouble les militants. Le temps des grèves et des grandes espérances s’éloigne. Bientôt, un élégant officier allemand entrera dans une librairie tenue par Céline Haas. Il achète de nombreux livres anciens, les apprécie, y compris l’exemplaire des Cloches de Bâle qui a appartenu à François Goldberg. On le reconnaitra aisément. Cette Céline entourée de livres, il la préfère à un autre Céline qui hante les salons de la collaboration et vitupère contre les Juifs. Mais cela, ce n’est pas écrit.

L’art de Michèle Audin est subtil, malicieux. La chute de Catherine se produit dans un récit… à chute. Parfois, il faut savoir lire entre les lignes, ou au-delà d’elles : silences ? Ellipses ? On se rappelle une ligne de points dans Le Rouge et Le Noir pour dire la félicité de Julien Sorel et l’on se dit que peut-être ? Ou pas. Tout est en suspension dans ces récits composites, composés d’instants glanés, retrouvés ici et là dans des archives, des souvenirs. On lit une histoire, celle de Victorine, le 26 avril 1939, une autre apparaît en filigrane dans les notes de bas de page : elle complète, reprend et amplifie, devient plus importante sans que l’on sache pourquoi. Pièges de la lecture…

Dans Sablier, Danilo Kiš donnait toutes les clés de son mystérieux récit à la fin, à travers une lettre de son père, Edouard Sam. L’éclairage rétrospectif est là aussi, dans les « Quelques listes » et dans la bibliographie que donne l’auteure. On s’y reportera pour savourer encore plus, pour relire ces beaux récits.


Crédit pour la photo à la une : © Catherine Hélie / Gallimard

Norbert Czarny

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