Minutalia

Le projet de ce recueil de minutalia (titre un moment envisagé) remonte à l’époque de la publication de L’Invention du monde (Seuil, 1993), roman monstre dont l’objet n’est autre que la planète entière et qui ramasse dans ses pages les milliers d’événements, graves ou frivoles, importants ou modestes, rapportés par les journaux d’une même journée du printemps de 1989. « L’idée m’était venue de m’essayer ensuite à l’art de la miniature. Après celui du monde, tenter le portrait de menues choses, je dirais volontiers des chétivités ». Le projet n’accoucha alors que d’une « patate germée » (perdue depuis) : ayant dû l’abandonner en raison de « circonstances imprévues », Olivier Rolin y revient vingt ans plus tard.


Olivier Rolin, À y regarder de près. Gravures d’Érik Desmazières. Seuil, « Fiction & Cie », 128 p., 25 €


La Cétoine, par Érik Desmazières

La Cétoine, par Érik Desmazières

Voici donc treize portraits d’objets, inanimés pour la plupart ‒ on ne sait à quelle catégorie rattacher la patate germée qui, de jour en jour, érige plus monstrueusement ses tentacules… Les lecteurs de Circus 2 (tome 2 des œuvres complètes, Seuil, 2012) en connaissaient déjà une poignée, qu’ils retrouveront ici avec plaisir, d’autant qu’ils sont illustrés par des gravures d’Érik Desmazières. Bien que ce livre soit placé sous la protection de Virgile (« le spectacle admirable des petites choses »), on pense d’abord, naturellement, à Francis Ponge : Olivier Rolin a d’ailleurs rappelé le « plaisir admiratif » qu’il avait eu en lisant Le Parti pris des choses (« L’esthétique de la feuille d’herbe », Circus 2). Certes, les démarches des deux auteurs peuvent paraître proches, mais leurs styles et leurs références sont sensiblement différents, comme en témoignent leurs pages sur le galet et sur l’huître, seuls sujets qui leur soient communs.

Ayant choisi, plus ou moins au hasard, l’un de ces objets ou animaux infimes qui semblent défier la description (« Soit un oursin »), Olivier Rolin le scrute, le soupèse, le palpe, le tourne et le retourne, en isole les parties, les examine de l’œil et du doigt, et par le moyen des mots, qui lui servent de loupe et de scalpel (« On ne voit vraiment que lorsqu’on a trouvé les mots »), jusqu’à ce que jaillisse l’une des ces formules ramassées comme une sentence qui définissent l’objet mieux que l’exposé d’un naturaliste (la bouche de l’oursin : « un anus muni de dents… ») ; puis il sectionne la chose, s’il le peut, l’ausculte, la dépèce (les cinq « lingots de petits grains flamboyants » cachés sous la calotte du hérisson de mer), en s’aidant au besoin de la langue : « Ceux (rares) qui ont eu la chance de lécher les seins d’une sirène auront une vague idée de ce dont je parle. »

La lecture de ce livre est une délectation. Les trouvailles abondent. Comment résister au plaisir de citer quelques-unes des formules foudroyantes qui cristallisent les vertus des objets choisis ? Ainsi, parmi beaucoup d’autres :

L’ASPERGE : le désir assassiné
L’ARTICHAUT : une sorte de pivoine préhistorique
L’HUÎTRE : notre double infernal, un avatar grotesque
LA CÉTOINE : un pape à tête de gnou
LA MOUCHE : un sanglier nain monté sur des pattes d’araignées
LA PLUME : mince pale à ramer dans le ciel

Évidemment, cette réduction à l’aphorisme, qui rend puissamment sensible le talent d’Olivier Rolin, ne rend pas pleinement justice à sa méthode. Or, le plaisir est aussi dans la lente découverte de l’objet, dans la patiente mise à jour de ses qualités. L’auteur met en œuvre toutes les ressources du langage, tout le lexique, y compris celui de la science, l’étymologie, la phonétique, la mythologie, la littérature, la peinture (« on essaie d’être exact, concret, imagé, métaphorique… »), au service d’une représentation qui foisonne grâce à l’analogie, enfiévrant peu à peu l’imagination, la portant à incandescence (« En somme, on pourrait imaginer de l’asperge ce qu’on croyait de la mandragore : qu’elle naît du sperme d’un pendu »), sans s’éloigner jamais, aussi extravagante qu’elle paraisse, de la vérité de l’objet. Ainsi, par exemple, du début de « L’asperge » :

« Oblongue, finissant en une turgescence bourgeonnante, sorte de gland feuillu, l’asperge est un mince phallus végétal. Sa consistance, d’une raideur élastique, est celle d’une érection moyenne. Si, au lieu d’être né à New Albany, Mississippi, Faulkner avait été originaire d’Argenteuil, il eût peut-être fait déflorer Temple Drake, plutôt que par un épi de maïs, par une forte asperge ‒ mot qui fournit d’ailleurs à “verge” une rime parfaite. Sa tige, ou turion, présente des espèces d’écailles triangulaires qui doivent être des ébauches de feuilles. Tranchée, elle montre une structure fibreuse qui n’est pas sans évoquer les corps caverneux (ou plutôt l’idée que je m’en fais, car à vrai dire je n’en ai jamais vu, non plus, fort heureusement, que de verge coupée ‒ sauf dans L’Empire des sens). »

On aurait pu penser que ces textes dessineraient peu à peu un portrait de l’auteur, composé par l’agrégat des choses décrites ‒ à la manière d’un Arcimboldo. Il n’en est rien. Olivier Rolin s’y dévoile peu. Tout juste si, à propos de la girolle, il nous apprend qu’on la surnomme en russe « lissitchka », qui signifie « petite renarde » : « C’est pour moi le nom donné à une femme aimée » ‒ à qui sont dédiées ces pages. Et, le livre refermé, je me suis surpris à rêver vaguement à ce que pourrait Olivier Rolin s’il voulait bien nous livrer, partie par partie, comme il l’a fait de la nature, son autoportrait éclaté…

À y regarder de près est enrichi, en regard du texte, d’une trentaine de belles gravures d’Érik Desmazières, souvent rehaussées de gouache ou de lavis d’encre de Chine. L’art du graveur, « qui a tant à voir avec celui de l’écrivain » selon Olivier Rolin, réclame sans doute la même attention méticuleuse à l’objet, la même « inquiétude passionnée » du détail, mais il en diffère fondamentalement par l’ambition et par l’effet. Où, avec un peu de hâte, on pourrait identifier deux manières opposées, toutes deux pertinentes, de saisir l’admirable spectacle du monde.


Crédit pour la photo à la une : © Hermance Triay

Gérard Cartier

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